estoit besoin d'user de ce langage, pour appaiser la reuolte de
l'armée; conformant, ie croy, son propos plus au temps, qu'à la
verité. Mais à parler à bon escient, c'est un extreme malheur
d'estre subiect à un maistre, duquel on ne se peut iamais asseurer
qu'il soit bon, puisqu'il est tousiours en sa puissance d'estre
mauuais quand il voudra: et d'auoir plusieurs maistres, c'est
autant qu'on en a autant de fois estre extremement malheureux. Si
ne veux ie pas, pour ceste heure, debattre ceste question tant
pourmenée, «Si les autres façons de republique sont meilleures que
la monarchie:»[38] ancore voudrois ie sçauoir, auant que mettre en
doute quel rang la monarchie doit auoir entre les republicques,
si elle en y doit auoir aucun; pource qu'il est malaisé de croire
qu'il y ait rien de public en ce gouuernement, où tout est à
un. Mais ceste question est reseruee pour un autre temps, et
demanderoit bien son traité à part, ou plustost ameneroit quand et
soy toutes les disputes politiques.
[Note 38: Voy, sur cette question, Hérodote, III. 80, 84;
Polybe, VI, 3. Plutarque, _Gouvernements comparés_.
L. FEUGÈRE.]
Pour ce coup, ie ne voudrois sinon entendre, comm' il se peut
faire, que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de
nations, endurent quelque fois un tyran seul, qui n'a puissance
que celle qu'ils lui donnent; qui n'a pouuoir de leur nuire,
sinon tant qu'ils ont vouloir de l'endurer; qui ne sçauroit leur
faire mal aucun, sinon lors qu'ils aiment mieulx le souffrir que
lui contredire. Grand' chose certes, et touteffois si commune,
qu'il s'en faut de tant plus douloir, et moins s'esbahir, voir un
milion d'hommes seruir miserablement, aiant le col sous le ioug,
non pas contrains par une plus grande force, mais aucunement[39]
(ce semble) enchantés et charmés par le nom seul d'UN, duquel
ils ne doiuent ni craindre la puissance, puis qu'il est seul, ny
aimer les qualités, puis qu'il est en leur endroit[40], inhumain
et sauuage. La foiblesse d'entre nous hommes est telle: qu'il
faut souuent que nous obeissions à la force; il est besoin de
temporiser; nous ne pouuons pas tousiours estre les plus forts.
Doncques, si une nation est contrainte par la force de la guerre
de seruir à un, comme la cité D'Athenes aus trente tirans, il ne
se faut pas esbahir qu'elle serue, mais se plaindre de l'accident;
ou bien plustost ne s'esbair, ni ne s'en plaindre, mais porter le
mal patiemment, et se reseruer à l'aduenir à meilleure fortune.
[Note 39: _En quelque sorte._]
[Note 40: _A leur égard._]
Nostre nature est ainsi, que les communs deuoirs de l'amitié
emportent une bonne partie du cours de nostre vie: il est
raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer les beaus faicts, de
reconnoistre le bien doù l'on l'a receu, et diminuer souuent de
nostre aise, pour augmenter l'honneur et auantage de celui qu'on
aime, et qui le merite: Ainsi doncques, si les habitans d'un
païs ont trouué quelque grand personnage qui leur ait monstré
par espreuue une grand' preueoiance pour les garder, une grand'
hardiesse pour les defendre, un grand soing pour les gouuerner;
si, de là en auant, ils s'appriuoisent de lui obeïr, et s'en
fier tant, que de lui donner quelques auantages, ie ne sçay si
ce seroit sagesse; tant qu'on l'oste de là où il faisoit bien,
pour l'auancer en lieu où il pourra mal faire: mais certes sy ne
pourroit il faillir d'y auoir de la bonté, de ne craindre point
mal de celui duquel on n'a receu que bien.
Mais, ô bon Dieu! que peut estre cela? comment dirons nous que
cela s'appelle? quel malheur est celui là? quel vice? ou plustost
quel malheureux vice? voir un nombre infini de personnes non pas
obéir, mais seruir; non pas estre gouuernés, mais tirannisés;
n'aians ni biens, ni parens, femmes ny enfans, ni leur vie mesme,
qui soit à eux! souffrir les pilleries, les paillardises, les
cruautés, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare contre
lequel il faudroit despendre son sang et sa vie deuant; mais
d'un seul! non pas d'un Hercule, ny d'un Samson; mais d'un seul
hommeau[41], et le plus souuent le plus lasche[42] et femelin
de la nation; non pas accoustumé à la poudre des batailles; mais
ancore à grand peine au sable des tournois[43]; non pas qui
puisse par force commander aux hommes, mais tout empesché de
seruir vilement à la moindre femmelette! Appellerons nous cela
lascheté? dirons nous, que ceux qui seruent, soient couards et
recreus[44]? Si deux, si trois, si quatre, ne se defendent d'un,
cela est estrange, mais touteffois possible; bien pourra l'on
dire lors, à bon droict, que c'est faute de cœur: Mais si cent,
si mille, endurent d'un seul, ne dira l'on pas qu'ils ne veulent
point, non qu'ils n'osent pas, se prendre à luy, et que c'est non
couardise, mais plustost mespris ou desdain? Si l'on void, non
pas cent, non pas mille hommes, mais cent païs, mille villes,
un million d'hommes, n'aissaillir pas un seul, duquel le mieulx
traité de tous en recoit ce mal d'estre serf et esclaue; comment
pourrons nous nommer cela? Est ce lascheté? Or, il y a en tous
vices naturellement quelque borne, outre laquelle ils ne peuuent
passer: deux peuuent craindre un, et possible dix; mais mille,
mais un million, mais mille villes, si elles ne se deffendent
d'un, cela n'est pas couardise, elle ne va point iusques là;
non plus que la vaillance ne s'estend pas qu'un seul eschelle
une forteresse, qu'il assaille une armée, qu'il conqueste un
roiaume: Doncques quel monstre de vice est cecy, qui ne merite pas
ancore le tiltre de couardise? qui ne trouue point de nom assés
vilain? que la nature desaduoue auoir fait, et la langue refuse
de nommer? Qu'on mette d'un costé cinquante mil hommes en armes;
d'un autre, autant; qu'on les range en bataille; qu'ils viennent
à se ioindre, les uns libres combattans pour leur franchise, les
autres pour la leur oster: ausquels promettra l'on par coniecture
la victoire? lesquels pensera l'on qui plus gaillardement iront
au combat, ou ceux qui esperent pour guerdon[45] de leurs peines
l'entretenement de leur liberté, ou ceux qui ne peuuent attendre
autre loyer des coups qu'ils donnent, ou qu'ils recoiuent, que
la seruitude d'autrui? Les uns ont tousiours deuant les yeulx le
bon heur de la vie passée, l'attente de pareil aise à l'aduenir;
il ne leur souuient pas tant de ce peu qu'ils endurent le temps
que dure une bataille, comme de ce qu'il leur conuiendra à iamais
endurer à eux, à leurs enfans et à toute la postérité: Les autres
n'ont rien qui les enhardie, qu'une petite pointe de conuoitise
qui se rebousche soudain contre le danger, et qui ne peut estre si
ardante que elle ne se doiue, ce semble, esteindre de la moindre
goutte de sang qui sorte de leurs plaies. Aus batailles tant
renommées de Miltiade, de Leonide, de Themistocle, qui ont esté
données deux mil ans y a, et qui sont ancores auiourd'hui aussi
fresches en la mémoire des liures et des hommes, comme si c'eust
esté l'aultr'hier, qui furent données en Grece, pour le bien des
Grecs et pour l'exemple de tout le monde; qu'est ce qu'on pense
qui donna à si petit nombre de gens, comme estoient les Grecs,
non le pouuoir, mais le cœur de soustenir la force de tant de
nauires, que la mer mesme en estoit chargée; de défaire tant de
nations, qui estoient en si grand nombre que l'escadron des Grecs
n'eust pas fourni, s'il eust fallu, des cappitaines aus armées
des ennemis? sinon qu'il semble qu'à ces glorieux iours là ce
n'estoit pas tant la bataille des Grecs contre les Perses, comme
la victoire de la liberté sur la domination, de la franchise sur
la conuoitise.
[Note 41: _Hommeau_, petit homme, N. DUEZ, C. OUDIN, COTGRAVE,
dans leurs _Dictionnaires italien, espagnol et anglais_. On trouve
_hommet_ et _hommelet_ dans NICOT, et _homunculus_ dans CICÉRON.
(_Tuscul._, liv. 1, ch. 9.)]
[Note 42: Montaigne s'est souvenu de la pensée et de
l'expression dans le chap. sur _l'éducation_.]
[Note 43: _Les imprimés portent femenin_, féminin, efféminé,
le manuscrit dit _femelin_ évidemment dérivé de _femelle_,
mais moins usité que _féminin_, on trouve ce mot avec cette
signification dans le dict. italien de Duez et dans le dict.
espagnol de C. Oudin. Ménage et Borel ne le donnent pas.]
[Note 44: _Lâches_, _poltrons_.]
[Note 45: GUERDON, _loyer, salaire, récompense_. (Κἐρδος)]
C'est chose estrange d'ouïr parler de la vaillance que la liberté
met dans le cœur de ceux qui la deffendent: mais ce qui se fait
en tous païs, par tous les hommes, tous les iours, qu'un homme
mastine[46] cent mille, et les priue de leur liberté; qui le
croiroit, s'il ne faisoit que l'ouïr dire, et non le voir? et,
s'il ne se faisoit qu'en païs estranges et lointaines terres, et
qu'on le dit; qui ne penseroit que cela fut plustost feint et
trouué[47], que non pas véritable? Encores ce seul tiran, il n'est
pas besoin de le combattre, il n'est pas besoin de le defaire[48],
il est de soymesme defait, mais[49] que le païs ne consente à sa
seruitude: il ne faut pas luy oster rien, mais ne lui donner rien;
il n'est pas besoin que le païs se mette en peine de faire rien
pour soy, pourueu qu'il ne face rien contre soy. Ce sont donc les
peuples mesmes qui se laissent, ou plustost se font, gourmander,
puis qu'en cessant de seruir ils en seroient quittes; c'est le
peuple qui s'asseruit; qui se coupe la gorge; qui, aiant le chois
ou d'estre serf, ou d'estre libre, quitte sa franchise, et prend
le ioug; qui consent à son mal, ou plustost le pourchasse. S'il
lui coustoit quelque chose à recouurer sa liberté, ie ne l'en
presserois point, combien qu'estce que l'homme doit auoir plus
cher que de se remettre en son droit naturel, et, par maniere de
dire, de beste reuenir homme; mais ancore ie ne desire pas en
lui si grande hardiesse: ie lui permets qu'il aime mieulx une ie
ne sçay quelle seureté de viure miserablement, qu'une douteuse
espérance de viure à son aise. Quoi? si, pour auoir liberté, il ne
faut que la desirer; s'il n'est besoin que d'un simple vouloir,
se trouuera il nation au monde qui l'estime ancore trop chere, la
pouuant gaigner d'un seul souhait? et qui pleigne sa volonté à
recouurer le bien lequel il deuroit racheter au prix de son sang?
et lequel perdu, tous les gens d'honneur doiuent estimer la vie
desplaisante et la mort salutaire? Certes, comme le feu d'une
petite estincelle deuient grand, et tousiours se renforce; et plus
il trouue de bois, plus il est prest d'en brusler; et, sans qu'on
y mette de l'eaue pour l'esteindre, seulement en n'y mettant plus
de bois, n'aiant plus que consommer, il se consomme soymesme, et
vient sans force aucune[50] et non plus feu: pareillement les
tirans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et
destruisent, plus on leur baille, plus on les sert; de tant plus
ils se fortiffient, et deuiennent tousiours plus forts et plus
frais pour aneantir et destruire tout; et, si on ne leur baille
rien, si on ne leur obeït point, sans combattre, sans fraper, ils
demeurent nuds et deffaits, et ne sont plus rien, sinon que comme
la racine, n'aians plus d'humeur ou aliment, la branche deuient
sèche et morte[51].
[Note 46: _Asservisse_, _opprime_, Montaigne employe ce mot au
chap. 3 du livre 2, au sujet du vieillard Rasias.]
[Note 47: Les imprimés portent _controuvé_.]
[Note 48: Les imprimés disent certainement à tort de _s'en
défendre_.]
[Note 49: _Pourvu que._ «Un homme sage, dit Philippe de
Comines, sert bien en une compaignie de princes, _mais_ qu'on le
veuille croire, et ne se pourroit trop acheter.» L. I, c. 12.]
[Note 50: Les imprimés disent: sans _forme_.]
[Note 51: Les imprimés: _la racine_ n'ayant plus d'humeur et
aliment _devient une branche_ sèche et morte.]
Les hardis, pour acquerir le bien qu'ils demandent, ne craignent
point le dangier; les aduisés ne refusent point la peine: les
lasches et engourdis ne sçauent ni endurer le mal, ni recouurer
le bien; ils s'arrestent en cela de les souhaitter; et la vertu
d'y pretendre leur est ostee par leur lascheté; le desir de
l'auoir leur demeure par la nature. Ce desir, ceste volonté,
est commune aux sages et aus indiscrets, aus courageus et aus
couars, pour souhaitter toutes choses qui, estant acquises, les
rendroient heureus et contens: une seule chose en est à dire, en
laquelle ie ne sçay comment nature defaut[52] aus hommes pour la
desirer; c'est la liberté, qui est touteffois un bien si grand et
si plaisant, qu'elle perdue, tous les maus viennent à la file,
et les biens mesme qui demeurent apres elle perdent entierement
leur goust et sçaueur, corrompus par la seruitude: la seule
liberté, les hommes ne la desirent point, non pour autre raison,
ce semble, sinon que s'ils la desiroient, ils l'auroient; comme
s'ils refusoient de faire ce bel acquest, seulement par ce qu'il
est trop aisé.
[Note 52: _Fait défaut_, _manque_.]
Pauures et misérables, peuples insensés, nations opiniastres en
vostre mal, et aueugles en vostre bien, vous vous laissés emporter
deuant vous le plus beau et le plus clair de vostre reuenu, piller
vos champs, voller vos maisons, et les despouiller des meubles
anciens et paternels! vous viués de sorte, que vous ne vous pouués
vanter que rien soit à vous; et sembleroit que meshui ce vous
seroit grand heur de tenir a ferme[53] vos biens, vos familles et
vos vies[54]: et tout ce degast, ce malheur, ceste ruine, vous
vient, non pas des ennemis, mais certes oui bien, de l'ennemy,
et de celui que vous faites si grand qu'il est, pour lequel vous
allés si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous
ne refusés point de présenter à la mort vos personnes. Celui qui
vous maistrise tant, n'a que deux yeulx, n'a que deus mains, n'a
qu'un corps, et n'a autre chose que ce qu'a le moindre homme du
grand et infini nombre de vos villes; sinon que l'auantage que
vous luy faites pour vous destruire. D'où a il pris tant d'yeulx;
dont il vous espie; si vous ne les luy baillés? comment a il tant
de mains pour vous fraper, s'il ne les prend de vous? Les pieds
dont il foule vos cités, d'où les a il, s'ils ne sont des vostres?
Comment a il aucun pouuoir sur vous, que par vous? Comment vous
oseroit il courir sus, s'il n'auoit intelligence auec vous? Que
vous pourroit il faire, si vous n'estiés receleurs du larron qui
vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traistres à
vous mesmes? Vous semés vos fruicts, afin qu'il en face le degast;
vous meublés et remplissés vos maisons, afin de fournir à ses
pilleries; vous nourrissés vos filles, afin qu'il ait de quoy
saouler sa luxure; vous nourrissez vos enfans, afin que, pour le
mieulx qu'il leur sçauroit faire, il les mene en ses guerres,
qu'il les conduise a la boucherie, qu'il les face les ministres
de ses conuoitises, et les executeurs de ses vengeances; vous
rompés à la peine vos personnes, afin qu'il se puisse mignarder en
ses délices, et se veautrer dans les sales et vilains plaisirs;
vous vous affoiblissés, afin de le rendre plus fort et roide à
vous tenir plus courte la bride: et de tant d'indignités, que les
bestes mesmes ou ne les sentiroient point, ou ne l'endureroient
point, vous pouués vous en deliurer, si vous l'essaiés, non pas
de vous en deliurer, mais seulement de le vouloir faire. Soiés
resolus de ne seruir plus; et vous voilà libres. Ie ne veux pas
que vous le poussiés, ou l'ebransliés; mais seulement ne le
soustenés plus: et vous le verrés, comme un grand colosse à qui
on a desrobé la base, de son pois mesme fondre en bas, et se
rompre.
[Note 53: _De tenir à moitié_ (imprimés).]
[Note 54: Le manuscrit porte _vies_, mais en marge il est
écrit de la même main, _Villes_.]
Mais certes les medecins conseillent bien de ne mettre pas
la main aux plaies incurables; et ie ne fais pas sagement de
vouloir prescher en cecy le peuple qui a perdu, long temps a,
toute congnoissance, et duquel, puis qu'il ne sent plus son mal,
cela monstre assés que sa maladie est mortelle. Cherchons donc
par coniecture, si nous en pouuons trouuer, comment s'est ainsi
si auant enracinée ceste opiniastre volonté de seruir, qu'il
semble maintenant que l'amour mesme de la liberté ne soit pas si
naturelle[55].
[Note 55: Ce seroit tomber de fièvre en chaud mal et non pas
guérir. H. DE MESMES.]
Premierement, cela est, comme ie croy, hors de doute, que, si
nous viuions auec les droits que la nature nous a donné et auec
les enseignemens qu'elle nous apprend, nous serions naturellement
obeïssans aus parens, subiets à la raison, et serfs de personne.
De l'obéïssance que chacun, sans autre aduertissement que de son
naturel, porte à ses père et mère; tous les hommes s'en sont
tesmoins, chacun pour soy. De la raison; si elle nait auec nous,
ou non, qui est une question debattue a fons par les académiques
et touchée par toute l'escole des philosophes[56]; pour ceste
heure ie ne penserai point faillir en disant cela qu'il y a
en nostre ame quelque naturelle semence de raison, laquelle,
entretenue par bon conseil et coustume, florit en vertu, et au
contraire, souuent ne pouuant durer contre les vices suruenus,
estouffee s'auorte. Mais certes s'il y a rien de clair ni
d'apparent en la nature, et ou il ne soit pas permis de faire
l'aueugle, c'est cela, que la nature, la ministre de Dieu, la
gouuernante des hommes, nous a tous faits de mesme forme, et,
comme il semble, à mesme moule[57], afin de nous entreconnoistre
tous pour compaignons, ou plustost pour frères; et si, faisant les
partages des présens qu'elle nous faisoit[58], elle a fait quelque
auantage de son bien, soit au corps ou en l'esprit, aus uns plus
qu'aus autres, si n'a elle pourtant entendu nous mettre en ce
monde comme dans un camp clos, et n'a pas enuoié icy bas les plus
forts ny les plus auiséz, comme des brigans armés dans une forest,
pour y gourmander les plus foibles; mais plustost faut il croire
que, faisant ainsi les parts aus uns plus grandes, aus autres plus
petites, elle vouloit faire place à la fraternelle affection,
afin qu'elle eut où s'emploier, aians les uns puissance de donner
aide, les autres besoin d'en receuoir: Puis doncques que ceste
bonne mere nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous
a tous logés aucunement[59] en mesme maison, nous a tous figurés
a mesme patron[60], afin que chacun se peust mirer[61] et quasi
reconnoistre l'un dans l'autre; si elle nous a donné à tous ce
grand present de la voix et de la parolle, pour nous accointer
et fraterniser dauantage, et faire, par la commune et mutuelle
declaration de nos pensées, une communion de nos volontés; et si
elle a tasché par tous moiens de serrer et estreindre si fort le
nœud de nostre alliance et société; si elle a monstré, en toutes
choses, qu'elle ne vouloit pas tant nous faire tous unis, que
tous uns: il ne faut pas faire doute que nous ne soions tous
naturellement libres, puis que nous sommes tous compaignons; et ne
peut tomber en l'entendement de personne que nature ait mis aucun
en seruitude, nous aiant tous mis en compaignie.
[Note 56: PLATON, le _Menon_; EURIPIDE, _Hippol._, v., 79. L.
F.]
[Note 57: Montaigne s'est souvenu de cette pensée et de
l'expression, il l'emploie dans un passage très-remarquable du
chap. 12 du livre II des _Essais_.]
[Note 58: Les éditeurs ici ont corrigé la répétition et ils
ont mis _donnoit_.]
[Note 59: _En quelque sorte._]
[Note 60: Les imprimés disent: _paste_.]
[Note 61: Montaigne s'était dressé à _mirer_ sa vie dans celle
d'autruy, III, 12.]
Mais, à la verité, c'est bien pour neant de debatre si la
liberté est naturelle[62], puis qu'on ne peut tenir aucun en
seruitude sans lui faire tort, et qu'il n'i a rien si contraire
au monde à la nature, estant toute raisonnable, que l'iniure.
Reste doncques la liberté estre naturelle, et, par mesme moien
à mon aduis, que nous ne sommes pas nez seulement en possession
de nostre franchise, mais aussi auec affection de la deffendre.
Or, si d'auenture nous faisons quelque doute en cela, et sommes
tant abastardis que ne puissions reconnoistre nos biens ni
semblablement nos naïfues affections, il faudra que ie vous face
l'honneur qui vous appartient, et que ie monte, par maniere de
dire, les bestes brutes en chaire, pour vous enseigner vostre
nature et condition. Les bestes, ce maid' Dieu! si les hommes ne
font trop les sourds, leur crient, VIUE LIBERTÉ. Plusieurs en y
a d'entre elles, qui meurent aussy tost qu'elles sont prises:
comme le poisson quitte la vie aussy tost que l'eaue, pareillement
celles là quittent la lumiere, et ne veulent point suruiure à leur
naturelle franchise. Si les animaus auoient entre eulx quelques
preeminences, ils feroient de celles là leur noblesse[63]. Les
autres, des plus grandes, iusques aux plus petites, lors qu'on
les prend, font si grand' resistence d'ongles, de cornes, de bec
et de pieds, qu'elles declarent asses combien elles tiennent cher
ce qu'elles perdent; puis, estans prises, elles nous donnent
tant de signes apparens de la congnoissance qu'elles ont de leur
malheur, qu'il est bel à voir, que dores en là[64] ce leur est
plus languir que viure, et qu'elles continuent leur vie, plus pour
plaindre leur aise perdu, que pour se plaire en seruitude. Que
veut dire autre chose, l'elephant qui, s'estant defendu iusques à
n'en pouuoir plus, n'i voiant plus d'ordre, estant sur le point
d'estre pris, il enfonce ses machoires, et casse ses dents contre
les arbres; sinon que le grand desir qu'il a de demourer libre,
ainsi qu'il est, luy fait de l'esprit, et l'aduise de marchander
avec les chasseurs si, pour le pris de ses dens, il en sera
quitte, et s'il sera receu à bailler son iuoire, et paier ceste
rançon, pour sa liberté. Nous apastons[65] le cheual deslors
qu'il est né, pour l'appriuoiser à seruir; et si ne le sçauons
nous si bien flatter, que quand ce vient à le domter, il ne morde
le frein, qu'il ne rue contre l'esperon, comme (ce semble) pour
monstrer à la nature, et tesmoigner au moins par là, que s'il
sert, ce n'est pas de son gré, ains par nostre contrainte. Que
faut il donc dire?
[Note 62: «La principauté est de nature et de justice de
Dieu.» H. DE M.]
[Note 63: La pensée de La Boëtie est que ce fait de perdre
sa vie dès qu'on perd la liberté constitue une sorte de noblesse
naturelle. Les imprimés changent complétement l'idée en disant:
_ils feroient de liberté leur noblesse_.]
[Note 64: _Dorénavant._]
[Note 65: Montaigne (livre III, ch. 9) exprime le désir de
trouver un gendre «qui sçeut appaster commodément ses vieux ans.»]
Mesmes les bœufs soubs le pois du ioug geignent[66],
Et les oiseaus dans la caige se pleignent,
[Note 66: Un grand nombre d'éditeurs ont mis: _sous les pieds
du ioug_.]
comme i'ai dit autreffois, passant le temps à nos rimes
françoises: Car ie ne craindray point, escriuant à toi, ô
Longa[67], mesler de mes vers, desquels ie ne te lis[68] jamais,
que, pour le semblant que tu fais de t'en contenter, tu ne m'en
faces tout glorieus. Ainsi donc, puisque toutes choses qui ont
sentiment, deslors qu'elles l'ont, sentent le mal de la suietion,
et courent apres la liberté; puis que les bestes, qui ancore sont
faites pour le seruice de l'homme, ne se peuuent accoustumer
à seruir qu'auec protestation d'un desir contraire: quel mal
encontre a esté cela, qui a peu tant denaturer l'homme, seul né,
de vrai, pour viure franchement, et lui faire perdre la souuenance
de son premier estre et le desir de le reprendre?
[Note 67: Voyez sur ce personnage (Bertrand de Larmandie,
baron de Longa) la notice bio-bibliographique sur La Boëtie.]
[Note 68: Les éditeurs mettent: _je ne lis jamais_.]