Sur la route d'Ancyre à Césarée, Julien fut souvent arrêté par des
plaintes et des requêtes. Les uns redemandaient leurs biens injustement
usurpés; les autres se plaignaient qu'on voulût contre toute raison
les assujettir à des charges onéreuses; d'autres lui dénonçaient
des crimes de lèse-majesté. L'empereur rendait prompte justice aux
premiers: mais toujours trop favorable à l'ordre municipal, il avait
rarement égard aux priviléges et aux dispenses les plus légitimes; en
sorte que ceux qu'on inquiétait à ce sujet prenaient le parti de se
rédimer par argent de ces injustes poursuites. Pour les délateurs,
dont il avait lui-même tant de fois ressenti la malice, il les
rejetait avec indignation et avec mépris: on en rapporte un exemple
mémorable. Un de ces calomniateurs, pour se venger d'un ennemi, le
dénonça à l'empereur comme aspirant à la souveraineté. Julien le
rebuta plusieurs fois. Enfin importuné de son opiniâtreté, il lui
demanda quel était cet homme qu'il accusait, et quelles preuves il
avait de son crime: _C'est_, répondit l'accusateur, _un riche habitant
d'une telle ville; et je suis en état de prouver qu'il se fait faire
un manteau de soie, teint en pourpre_. Le prince, sans en vouloir
entendre davantage, lui imposa silence, en disant: _Vous êtes bien
heureux que je ne punisse pas un misérable tel que vous, qui ose
accuser son pareil d'une si haute entreprise_. Et comme le délateur
continuait d'insister, Julien appela un de ses officiers: _Faites
donner_, lui dit-il, _à ce dangereux babillard une de mes chaussures
de couleur de pourpre, et qu'il la porte de ma part à ce bourgeois
qui s'est déja fait faire le manteau_. En traversant la Cappadoce, il
détachait des soldats pour livrer les églises aux idolâtres, ou pour
les abattre. Ceux qui furent chargés de cette expédition pour Nazianze,
rencontrèrent une si vigoureuse résistance de la part de l'évêque,
qu'ils furent contraints de se retirer avec confusion. Ce prélat,
cassé de vieillesse, mais plein de feu et de vivacité, était Grégoire,
père de l'illustre docteur de l'église, si connu par sa sainteté et
par ses admirables écrits. Césarée, capitale de la province, éprouva
toute la colère de l'empereur. Comme elle était peuplée de chrétiens,
et qu'on y avait ruiné les temples de Jupiter et d'Apollon, anciennes
divinités tutélaires de la ville, elle lui était depuis long-temps
odieuse; et cette haine venait de s'accroître par la destruction du
temple de la Fortune, le seul qui eût subsisté à Césarée jusqu'à la
mort de Constance. Julien punit tout à la fois les chrétiens d'avoir
ruiné cet édifice, et les païens de l'avoir souffert, et de n'avoir
pas, quoiqu'ils fussent en petit nombre, défendu jusqu'à la mort le
culte de leur déesse. Il ôta à la ville le nom de Césarée, qui lui
avait été donné par Tibère, et lui fit reprendre son ancien nom de
Mazaca[405]: il imposa aux habitants une amende de trois cents livres
d'or. Tous ceux qui avaient prêté leurs mains à ce prétendu sacrilége
furent condamnés à la mort ou à l'exil. Eupsychius, un des plus nobles
citoyens[406], expira dans de cruels supplices. Les biens meubles et
immeubles des églises de la ville et du territoire furent confisqués.
On enrôla les ecclésiastiques dans la milice destinée au service des
gouverneurs[407]: c'était en même temps la plus méprisée et la plus
onéreuse. Les chrétiens furent assujettis à la taille[408], comme dans
les moindres bourgades. Julien protesta avec serment que, si on ne
relevait au plus tôt les temples abattus, _il ne laisserait à aucun
Galiléen la tête sur les épaules_[409]. Ce fut ainsi qu'il s'exprima;
et cette menace aurait été suivie de l'exécution, s'il eût vécu plus
long-temps. L'église de Césarée était alors partagée au sujet de
l'élection de son évêque. Julien voulut connaître de ce différend,
qu'il traitait de désordre et de sédition: il fit écrire aux prélats
divisés une lettre menaçante; mais l'évêque de Nazianze répondit avec
tant de force et de hardiesse, que Julien ne jugea pas à propos de se
commettre avec ce vieillard intrépide.
[Note 405: Ce nom lui venait, selon l'historien arménien Moïse
de Khoren (l. 1, c. 12), de son fondateur _Méschag_, parent du roi
d'Arménie Aram, qui lui avait donné la souveraineté de ce territoire.
Les Arméniens appelaient cette ville _Majak_.--S.-M.]
[Note 406: Καππαδόκης τῶν εὐπατριδῶν, dit Sozomène. C'est le 3 ou
le 5 septembre qu'il mourut.--S.-M.]
[Note 407: Κληρικοὺς δὲ πάντας ἐγγραφῆναι τῷ καταλόγῳ τῶν ὑπὸ τὸν
ἄρχοντα τοῦ ἔθνους ϛρατιωτῶν (Soz. l. 5, c. 4); c'est-à-dire qu'on fit
inscrire tous les clercs sur les registres des soldats du commandant de
la province. C'étaient des soldats ou plutôt des bourgeois armés qui
faisaient un service de police.--S.-M.]
[Note 408: Φόρους τελεῖν, dit Sozomène (l. 5, c. 4), à acquitter
les charges ou à payer le tribut.--S.-M.]
[Note 409: Οὐ δὲ τὰς κεφαλὰς συγχωρήσει τοὺς Γαλιλαίους
ἔχειν.--S.-M.]
[Note latérale: XXXVI. Il arrive à Antioche.
Amm. l. 22, c. 9.
Liban. or. 10, t. 2, p. 300.