Ayant traversé le détroit, il passa sans s'arrêter, à Chalcédoine et
à Libyssa, petite bourgade, célèbre par la sépulture d'Annibal, et il
vint à Nicomédie. La vue de cette grande cité, alors presque détruite,
et le triste état d'un peuple autrefois florissant lui firent verser
des larmes[400]. Il avait passé ses premières années à Nicomédie auprès
de l'évêque Eusèbe; il y reconnut encore plusieurs de ceux qu'il y
avait vus dans son enfance. Pour donner à cette malheureuse ville
quelque marque de bienveillance, il y fit placer sa statue et celle de
sa femme Hélène sous les symboles d'Apollon et de Diane; ce qui fut
pour les habitants une occasion d'idolâtrie. Après avoir donné ses
ordres pour relever les ruines de Nicomédie, il continua sa route par
Nicée. Arrivé sur les frontières de la Galatie, il se détourna sur la
droite pour aller voir à Pessinunte l'ancien temple de la mère des
Dieux[401], si fameux par la statue de cette Déesse qu'on disait être
tombée du ciel, et qui par l'ordre d'un oracle avait été transportée
à Rome pendant la seconde guerre punique. Julien séjourna dans cette
ville: il y ranima le culte de Cybèle[402], qui avait été fort négligé
sous le règne de ses deux prédécesseurs. Il perdit une nuit à composer
un discours en l'honneur de cette déesse: c'est un chef-d'œuvre de
rêverie. On y voit sensiblement que les Hellènes de ce temps-là,
confondus par les chrétiens, donnaient la torture à leur imagination,
pour sauver par des allégories bizarres et forcées le ridicule et
l'obscénité de leurs fables[403]. La déesse à son tour régala Julien
d'un oracle qu'elle rendit en sa faveur. Ce fut vers le même temps
qu'il passa deux jours à mettre par écrit une apologie de Diogène et de
la philosophie cynique. Il s'y rencontre des choses bien pensées; mais
la singularité de l'auteur s'y développe toute entière: il fait son
héros de ce cynique effronté; il prétend que lorsqu'on a pris l'essor
philosophique, on peut se mettre au-dessus des bienséances et des
usages les plus sensés.
[Note 400: _Cujus mœnia cum vidisset in favillas miserabiles
consedisse, angorem animi tacitis fletibus indicans, pigriore gradu
pergebat ad regiam_, dit Ammien Marcellin, l. 22, c. 9.--S.-M.]
[Note 401: _Vetusta Matris Magnæ delubra._ Amm. Marc. l. 22, c.
9.--S.-M.]
[Note 402: Il y nomma prêtresse de cette déesse une femme appelée
Callixène, à laquelle est adressée sa vingt-et-unième lettre.--S.-M.]
[Note 403: Elle est presque toute consacrée à l'explication de la
fable de Cybèle et d'Attis.--S.-M.]
[Note latérale: XXXIV.
Julien à Ancyre.
Amm. l. 22, c. 9.
Soz. l. 5, c. 10.