L'esprit de révolte et de schisme que les hérétiques rapportaient de
leur exil, menaçait l'église des attaques les plus meurtrières. Pour
la désarmer, Julien imagina un moyen qui pouvait suppléer à la rigueur
des persécutions: c'était de réduire les chrétiens à l'ignorance, en
leur défendant d'enseigner et d'étudier les lettres. Il savait qu'il
est aisé de conduire les hommes à la superstition par le défaut de
connaissances; que de les priver d'instruction, c'est un moyen sûr pour
tyranniser leurs esprits; que l'ignorance fut la mère du paganisme; et
que pour le faire renaître, il fallait ramener les chrétiens à l'état
où s'étaient trouvés leurs pères à la naissance de l'idolâtrie. Il
avait assez de lumières pour sentir que les auteurs païens, réunissant
à la fois toutes les forces et toutes les faiblesses de la raison
humaine, avec le plus grand art à mettre en œuvre les unes et les
autres, fournissaient en même temps et les chimères à combattre et
les armes pour les vaincre: il voyait que les défenseurs les plus
formidables que le christianisme eût alors à lui opposer étaient les
hommes les plus lettrés de l'empire, Athanase, Grégoire de Nazianze,
Basile de Césarée, Hilaire de Poitiers, Diodore de Tarse, Apollinaire.
Voulant donc enlever aux chrétiens cette puissante ressource, il publia
un édit que nous avons encore, par lequel il les déclare incapables
d'enseigner la grammaire, l'éloquence, la philosophie. Il en apporte
pour raison que les livres où l'on puise les principes et les exemples
de ces connaissance, étant l'ouvrage des adorateurs des Dieux, et
remplis des maximes de l'Hellénisme, c'est dans les maîtres chrétiens
une imposture, et une duplicité honteuse de proposer des modèles
qu'ils désavouent, et d'enseigner aux autres ce qu'ils ne croient pas
eux-mêmes. Il paraît s'applaudir beaucoup de ce sophisme. Il ajoute
néanmoins qu'en défendant aux chrétiens de donner des leçons, il ne
leur défend pas d'en recevoir, et qu'il permet aux jeunes gens de
fréquenter les écoles sans les contraindre à quitter leur religion.
_Ce n'est pas_, dit-il, _qu'il y eût de l'injustice à les guérir
malgré eux comme des phrénétiques; mais je permets d'être malades à
ceux qui le voudront être: je pense qu'il faut instruire les ignorants
et non les punir_. Le témoignage clair et précis des historiens
ecclésiastiques nous apprend que la permission de s'instruire, accordée
aux chrétiens à la fin de cet édit, fut bientôt révoquée par un édit
postérieur qui ne s'est pas conservé jusqu'à nous. Ammien Marcellin,
tout païen qu'il est, blâme cette défense comme inhumaine, et digne
d'être ensevelie dans un oubli éternel[392].
[Note 392: _Illud autem erat inclemens, obruendum perenni silentio,
quòd arcebat docere magistros rhetoricos et grammaticos, ritûs
christiani cultores._ Amm. Marc. l. 22, c. 10.--S.-M.]
[Note latérale: XXV. Exécution de cet édit.
Jul. ep. 2, p. 373 et ep. 19, p. 386.
Eunap. in Prohæres. t. 1, p. 92 ed. Boiss.
Chron. Hier. Socr. l. 3, c. 13.
Aug. confess. l. 8, c. 5, t. 1, p. 148.
Oros. l. 7, c. 30.
Suid. in Προαιρέσιος.