Quoique Julien fût dès sa première jeunesse idolâtre dans le cœur, et
qu'il se fût ouvertement déclaré en Illyrie, il voulut cependant se
consacrer à ses dieux par une abdication formelle du christianisme.
Ayant fait assembler en secret les ministres de ses affreux mystères,
il s'imagina effacer le caractère de son baptême en se baignant dans
le sang des victimes. Se croyant ainsi régénéré, il fit bâtir de
nouveaux temples, et réparer les anciens aux dépens des particuliers
qui en avaient enlevé les démolitions. Partout on élevait des idoles,
on dressait des autels, on égorgeait des victimes; l'air était rempli
de la fumée des sacrifices. Il avait ajouté à la dignité de souverain
pontife attachée à la personne des empereurs, celle de grand-prêtre
d'Éleusis[387]. Il se piquait de la plus scrupuleuse exactitude dans la
pratique des cérémonies. Confondu avec une troupe de sacrificateurs,
on le voyait s'empresser de partager avec eux les dernières fonctions
du ministère. C'était dans les entrailles des animaux immolés qu'il
prétendait lire la volonté des dieux, et il ne prenait guère d'autre
conseil. Son palais était devenu un temple; ses jardins étaient remplis
d'autels: il sacrifiait le matin et le soir; il se relevait pendant la
nuit pour honorer les génies nocturnes. Cet excès de superstition le
rendait ridicule, aux païens mêmes[388], et l'on disait de lui, comme
on l'avait dit autrefois de Marc-Aurèle, que s'il revenait victorieux,
c'en était fait des bœufs et des génisses dans tout l'empire[389]. On
vit renaître toutes les folies du paganisme; ces fêtes extravagantes
appelées orgies, portaient l'ivresse et le tumulte dans les campagnes;
l'astrologie, dont le prince était surtout entêté, se remit en honneur;
tout se gouvernait par l'aspect des astres, par les présages. Julien
croyait tout, excepté l'Évangile: il mettait une confiance aveugle dans
les paroles mystérieuses et cabalistiques, _qui sans être entendues_,
dit-il dans un de ses ouvrages, _guérissent les ames et les corps_.
Les monnaies prirent l'empreinte de l'idolâtrie. On y gravait la tête
de Julien sous le symbole de Sérapis: on y joignait la figure d'Isis.
Il fit disparaître du _Labarum_ le monogramme de Christ; et pour faire
part à ses dieux des honneurs qu'on rendait à sa personne, il voulait
être représenté dans ses images tantôt avec Jupiter qui le couronnait,
tantôt avec Mercure et Mars qui semblaient lui inspirer l'éloquence et
la science militaire. La mesure, qui servait à marquer les différents
accroissements du Nil, transportée par Constantin dans la grande église
d'Alexandrie, fut reportée dans le temple de Sérapis.
[Note 387: Lebeau renouvelle ici une erreur de Baronius (an 361,
§ 5) déja relevée par Tillemont (_Mém. sur l'hist. ecclés_. t. VII,
Perséc. de Julien, art. 2). Julien était sans doute trop zélé pour le
rétablissement du paganisme, pour commettre un aussi grand sacrilége
que celui d'usurper la dignité de grand-prêtre d'Éleusis qui était
réservée aux seuls Eumolpides. On voit par Eunapius, dont le style
embrouillé a trompé Baronius et Lebeau, qu'il fit venir auprès de lui
dans les Gaules, le grand prêtre d'Éleusis, τὸν ἱεροφάντην μετακαλέσας
ἐκ τῆς Ἑλλάδος. Il l'y renvoya après la mort du tyran Constance; car
c'est ainsi qu'Eunapius appelle l'empereur: ὡς δ'οὖν καθεῖλε τὴν
τυραννίδα Κωνσταντίου, καὶ τὸν ἱεροφάντην ἀπέπεμψεν ἐπὶ τὴν Ἑλλάδα. Il
lui donna des présents dignes d'un roi, βασιλικὰ δῶρα. Eunapius parle
avec de grands éloges de ce pontife, dont il ne lui est point, dit-il,
permis de proférer le nom, τοῦ δὲ ἱεροφάντου, κατ' ἐκεῖνον τὸν χρόνον
ὅστις ἦν, τοὔνομα οὔ μοι θέμις λέγειν, parce qu'il avait été initié
par lui aux saints mystères, ἐτέλει γὰρ τὸν ταῦτα γράφοντα. On voit
par l'inscription de la grande prêtresse d'Éleusis qui avait initié
Hadrien, qu'il était d'usage de ne pas rappeler le nom des personnages
revêtus d'un sacerdoce supérieur. Cette belle inscription a été souvent
publiée et commentée. Voyez la préface de l'édition d'Homère, par
Villoison, p. 55; Schow, _Charta papyracea Musæi Borgiani_, p. 78;
Visconti, _Museo Pio Clementino_, t. IV, p. 43; _Mém. de l'Acad. des
Ins._ t. 47, p. 330, etc., etc.--S.-M.]
[Note 388: _Superstitiosus magis quàm sacrorum legitimus
observator_, dit Ammien Marcellin, l. 25. c. 4.--S.-M.]
[Note 389: _Innumeros sine parcimonia mactans: ut æstimaretur, si
revertisset de Parthis, boves jam defuturos._ Ammien Marcellin, l. 25,
c. 4, rapporte ensuite la plaisanterie faite contre Marc-Aurèle; c'est
une requête en grec adressée par les bœufs blancs à l'empereur. Oἱ
λευκοὶ βόες Μάρκῳ τῷ Καίσαρι. Ἀν σὺ νικήσῃς, ἡμεῖς ἀπωλόμεθα.--S.-M.]
[Note latérale: XIX. Il veut imiter le christianisme.
Jul. epist. 49, p. 429 et 56, p. 442, et fragm. p. 288-305.
Greg. Naz. or. 3. t. 1, p. 93 et 94.
Soz. l. 5, c. 16.
Theod. l. 2, c. 4.