Les hommages des peuples étrangers avaient de quoi satisfaire la
vanité d'un souverain. Mais Julien plus philosophe qu'empereur, était
bien plus flatté de voir se rassembler autour de lui un essaim de
sophistes qui accouraient de toutes les provinces. Il les attirait,
il mendiait, pour ainsi dire, leur amitié par ses lettres; il les
recevait comme députés de ses Dieux; c'étaient ses plus intimes
confidents et ses ministres; c'est aussi à leurs pernicieux conseils
qu'on doit principalement attribuer les efforts qu'il fit pour détruire
le christianisme. Nous avons déja exposé l'accueil dont il honora
le philosophe Maxime, le maître et le chef de toute cette cabale.
Julien avait une si haute opinion de son goût et de son savoir, qu'il
l'avait choisi pour censeur de ses ouvrages. Cet imposteur vint à
Constantinople sur les instances réitérées de l'empereur: c'est une
chose plaisante que le sérieux avec lequel Eunapius, le panégyriste
de tous ces prétendus sages, raconte les hommages qui furent rendus
à Maxime sur toute la route par les peuples, par les sénateurs,
par les magistrats mêmes; et tandis que les hommes le comblaient
d'honneurs, les femmes faisaient humblement leur cour à la sienne, qui
portait encore plus haut que son mari l'orgueil de la profession. La
philosophie de Maxime ne tint pas contre l'air contagieux de la cour:
les déférences de Julien et les adorations des courtisans altérèrent
sa morale; il donna dans le luxe et devint insolent; ce qu'il eut
pourtant l'adresse de cacher aux yeux de Julien. Nymphidianus, frère
de Maxime, déclamateur médiocre, fut honoré de l'emploi de secrétaire
pour les lettres grecques; et, selon Eunapius même, il s'en acquitta
assez mal. Priscus d'Épire, Himérius de Bithynie, Libanius d'Antioche,
jouèrent aussi un rôle considérable dans la cour de Julien. Mais
personne n'égalait le crédit du fidèle Oribasius, médecin du prince,
très-expert dans son art, et aussi habile dans la pratique des
affaires. Eunapius prétend même, que Julien lui était redevable de
l'empire. Ne pourrait-on pas sur cette parole d'Eunapius soupçonner
Oribasius d'avoir sous main excité les troupes à donner à Julien le
titre d'Auguste; et cette lettre anonyme, qui fut la première étincelle
de la révolte, ne serait-elle pas de la façon d'Oribasius? Chrysanthus,
un des héros de la cabale, fut plus avisé que son ami Maxime: il le
laissa partir pour la cour après avoir fait quelques efforts pour le
retenir. Pour lui, il résista à toutes les instances de l'empereur,
qui voulut bien s'abaisser jusqu'à écrire de sa propre main à la femme
de ce philosophe. Julien, rempli d'estime pour Chrysanthus, malgré ses
refus, lui conféra à lui et à sa femme[386] la souveraine sacrificature
de la Lydie. Le nouveau pontife fit connaître dans cet emploi qu'il
devinait mieux que ses confrères, qui tous étaient d'excellents
magiciens. Prévoyant que l'orage qui tombait sur les Chrétiens, ne
serait pas de longue durée, il les traita avec amitié; il n'imita
point ses semblables dans leur zèle à ruiner les églises, à rebâtir
les temples des idoles, à tourmenter ceux qui refusaient de sacrifier:
et la Lydie ne se ressentit pas des fureurs de l'idolâtrie. Il dut à
cette modération la tranquillité de sa vieillesse. On dit que Julien
ayant conservé beaucoup d'estime pour saint Basile, dont il avait connu
le mérite dans les écoles d'Athènes, l'invita inutilement à venir se
joindre à une compagnie si mal assortie au caractère de ce grand et
religieux personnage. Mais il est démontré que la lettre de Julien qui
fait le fondement de cette opinion, s'adressait à un autre Basile. Nous
avons encore une lettre menaçante de Julien, écrite à saint Basile,
et une réponse du saint remplie des reproches les plus hardis. M.
de Tillemont n'ose rejeter ces deux pièces: d'autres critiques les
soutiennent fausses et également indignes et du prince et du saint
docteur. Saint Grégoire accuse Julien d'avoir pris plaisir à se jouer
de plusieurs de ceux avec lesquels il avait autrefois contracté des
liaisons dans le cours de ses études: _Il les attirait_, dit-il, _à
la cour par de belles promesses; il les caressait d'abord; il se
familiarisait avec eux, et les renvoyait ensuite avec mépris_. Mais ce
trait pourrait bien ne tomber que sur ces amis intéressés dont parle
Libanius, qui accouraient auprès de Julien avec une soif de richesses
que nul bienfait ne pouvait éteindre. D'ailleurs, loin de blâmer Julien
de légèreté dans ses attachements, on lui reproche plutôt de s'être
piqué de constance au point de ne pas retirer son amitié à ceux mêmes
qu'il en reconnaissait indignes.
[Note 386: Elle se nommait Mélita, et était cousine du sophiste
Eunapius.--S.-M.]
[Note latérale: XVII. Plan de Julien pour détruire la religion
chrétienne.
Liban. or. 10, t. 2. p. 290.
Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 79.