Résolu de rétablir le bon ordre dans toutes les parties de l'état,
il commença par la réforme de la maison du prince. Les officiers s'y
étaient multipliés à l'infini. Il y trouva mille cuisiniers, autant de
barbiers, un plus grand nombre d'échansons et de maîtres d'hôtel, une
multitude innombrable d'eunuques[369]. Tous les fainéants de l'empire
accouraient au service du palais; et après s'être ruinés à se procurer
des offices que les favoris vendaient fort cher, ils s'enrichissaient
bientôt aux dépens du prince qu'ils pillaient, et de la patrie qu'ils
traitaient comme un pays de conquête. Leur luxe, quelque excessif qu'il
fût, trouvait des ressources inépuisables dans le trafic des emplois
et des grâces, dans les usurpations, dans les injustices toujours
impunies. Julien ayant demandé un barbier, fut fort étonné de voir
entrer un homme superbement vêtu: _C'est un barbier_, dit-il, _que
je demandais, et non pas un sénateur_[370]. Mais il fut plus surpris
encore, quand, par les questions qu'il fit à ce domestique, il apprit
que l'état lui fournissait tous les jours la nourriture de vingt hommes
et de vingt chevaux, indépendamment des gages considérables et des
gratifications qui montaient encore plus haut[371]. Un autre jour,
voyant passer un des cuisiniers de Constance, habillé magnifiquement,
il l'arrêta; et ayant fait paraître le sien, vêtu selon son état, il
donna aux assistants à deviner qui des deux était officier de cuisine:
on décida en faveur de celui de Julien qui congédia l'autre et tous
ses camarades, en leur disant _qu'ils perdraient à son service tous
leurs talents_. Il ne garda qu'un seul barbier: _C'en est encore trop_,
disait-il, _pour un homme qui laisse croître sa barbe_. Il chassa tous
les eunuques, dont il déclara qu'il _n'avait pas besoin, puisqu'il
n'avait plus de femme_. Nous avons déja dit qu'il abolit cette sorte
d'officiers, qu'on appelait les _curieux_: il réduisit à dix-sept les
agents du prince, qui sous ses successeurs se multiplièrent jusqu'à dix
mille. Il ne choisit pour cet emploi que des hommes incorruptibles, et
il augmenta leurs priviléges. Il purgea aussi la cour d'une multitude
de commis et de secrétaires, plus connus par leurs concussions que
par leurs services. Ces suppressions d'offices ne pouvaient manquer
d'exciter des murmures passagers: on reprochait à Julien une austérité
cynique; on le blâmait de dépouiller le trône de cet éclat qui, tout
emprunté qu'il est, sert à le rendre plus respectable. Mais les gens
sensés trouvaient dans cette réforme plus de bien que de mal; et
sans approuver ce qu'elle avait d'outré et de bizarre, ils pensaient
que l'excès en ce genre est moins fâcheux pour les peuples, et moins
contagieux pour les successeurs.
[Note 369: Μαγείρους μὲν χιλίους· κουρέας δὲ οὐκ ἐλάττους,
οἰνοχόους δὲ πλείους, σμήνη τραπεζοποιῶν, εὐνούχους ὑπερ τάς μυίας παρά
τοῖς ποιμέσιν ἐν ᾖρι. Liban., _or._ 10, t. 2, p. 292.--S.-M.]
[Note 370: Ammien Marcellin, l. 22, c. 4: _Ego non rationalem
jussi, sed tonsorem acciri_. Un _rationalis_ était un intendant des
finances. Dans Zonare, Julien s'exprime ainsi: κουρέα ζητεῖν άλλ' οὐ
συγκλητίκον.--S.-M.]
[Note 371: _Vicenas diurnas respondit annonas, totidemque pabula
jumentorum (quæ vulgo dictitant capita), et annuum stipendium grave,
absque fructuosis petitionibus multis._ Ammien Marcell. l. 22, c. 4.
Nous appelons _rations_ ce que les Latins nommaient _capita_.--S.-M.]
[Note latérale: VI. Rétablissement de la discipline militaire.
Amm. l. 22, c. 4 et 7.