La faveur de ceux qui avaient abusé de la faiblesse de Constance,
ne devait pas lui survivre. Julien forma une chambre de justice à
Chalcédoine, établissement souvent utile après un mauvais gouvernement,
mais toujours dangereux, et qui exige de la part du prince beaucoup de
sagesse pour ne rien donner à la passion, de lumières pour bien choisir
les juges, et de vigilance pour éclairer par lui-même leur conduite
et contrôler leurs jugements. Il paraît que ces qualités manquèrent à
Julien dans cette occasion. Il nomma pour président Salluste Second
[_Sallustius Secundus_], différent de l'autre Salluste qu'il avait
laissé dans la Gaule. Il ne pouvait faire un meilleur choix: c'était
un homme sage et modéré qu'il venait d'élever à la dignité de préfet
du prétoire d'Orient en la place d'Helpidius. Mais il lui donna pour
assesseur Arbétion, qui aurait dû des premiers éprouver la sévérité
de ce tribunal. Ce politique corrompu, auteur de tant de sourdes
intrigues, autrefois ennemi de Gallus et de Julien même, avait déja
su par sa souplesse surprendre la confiance du nouvel empereur. Il
était l'ame de la commission[355]; les autres n'agissaient qu'en
sous-ordre: c'étaient Mamertinus, Agilon, Névitta, Jovinus, depuis peu
général de la cavalerie en Illyrie[356], et les principaux officiers
des deux légions qui portaient le nom de Joviens et d'Herculiens.
Ces commissaires, s'étant transportés à Chalcédoine, montrèrent plus
de rigueur que de justice. Entre un assez grand nombre de coupables,
ils confondirent plusieurs innocents. Les deux consuls furent les
premiers sacrifiés à la haine de Julien. Florentius l'avait bien
méritée: il fut condamné à mort; mais il avait pris la précaution
de se sauver avec sa femme dès la première nouvelle de la mort de
Constance, et il ne reparut jamais[357]. Quelque temps après, deux
délateurs[358] étant venus offrir à Julien de lui découvrir le lieu
où Florentius était caché, il les rebuta avec mépris, en leur disant
_qu'il était indigne d'un empereur de profiter de leur malice pour
découvrir l'asyle d'un misérable, que la crainte de la mort punissait
assez_. Taurus fut exilé à Verceil [_Vercellum_]. On lui fit un crime
d'avoir été fidèle à son maître, en quittant l'Italie lorsqu'elle
s'était déclarée pour Julien. C'était la première fois qu'on voyait une
sentence de condamnation datée du consulat de ceux même qui en étaient
l'objet[359], et ce contraste faisait horreur. On exila Palladius
dans la Grande-Bretagne, sur le simple soupçon qu'il avait envoyé à
Constance des mémoires contre Gallus. Pentadius fut accusé d'avoir
prêté son ministère pour faire périr Gallus: il prouva qu'il n'avait
fait qu'obéir, et fut renvoyé absous. Florentius maître des offices,
fils de Nigrinianus, fut relégué dans l'île de Boa[360], sur les côtes
de Dalmatie. Evagrius, receveur du domaine[361]; Saturninus, qui avait
été maître du palais[362], et Cyrinus, secrétaire[363] du défunt
empereur, éprouvèrent le même sort: on les accusa d'avoir tenu des
discours injurieux au prince régnant, et d'avoir tramé des complots
contre lui après la mort de Constance: ils furent condamnés sans avoir
été convaincus. La vengeance publique triompha par la punition de trois
fameux scélérats: l'agent[364] Apodémius, le délateur Paul surnommé
_la Chaîne_, et le grand-chambellan Eusèbe, cet esclave impérieux qui
s'était rendu le maître de l'empereur, et le tyran de l'état, furent
brûlés vifs; et l'on regretta, dit un auteur[365], de ne pouvoir leur
faire subir cet horrible supplice autant de fois qu'ils l'avaient
mérité. Mais la justice elle-même pleura[366] la mort d'Ursule,
trésorier de l'épargne[367], envers lequel Julien se rendit coupable
de la plus noire ingratitude. Lorsque Constance l'avait envoyé dans la
Gaule sans argent, et sans aucun pouvoir d'en toucher, afin de lui ôter
le moyen de s'attacher le cœur des soldats, Ursule avait secrètement
donné ordre au trésorier[368] de la province de fournir au César toutes
les sommes qu'il demanderait. Julien s'apercevant que cette mort
injuste révoltait tous les esprits, prétendit s'en disculper en faisant
courir le bruit, qu'il n'y avait aucune part, et qu'Ursule avait été à
son insu la victime du ressentiment des soldats, qu'il avait offensés
l'année précédente à l'occasion des ruines d'Amid. Il crut accréditer
ce prétexte en laissant à la fille d'Ursule une partie de l'héritage de
son père. Mais n'était-ce pas se démentir, que de n'en laisser qu'une
partie? Les biens des autres furent confisqués; et peu de temps après,
comme plusieurs personnes tâchaient par des fraudes charitables de
mettre à couvert les débris de la fortune de tant de malheureux, il
condamna par une loi les receleurs à la confiscation de leurs propres
biens, s'ils en avaient, et à la peine capitale, s'ils étaient pauvres.
[Note 355: Le choix de cet homme peu estimé faisait imputer à
Julien un défaut de vigueur ou de lumières. _Ideoque timidus videbatur,
vel parùm intelligens quid conveniret_, dit Ammien Marcellin, l. 22, c.
3.--S.-M.]
[Note 356: _Magister equitum per Illyricum._ Amm. Marc. l. 22, c.
3.--S.-M.]
[Note 357: Pendant la vie de Julien, _diu delituit_, dit Ammien
Marcellin, l. 22, c. 3, _nec redire ante mortem_ (_Juliani_)
_potuit_.--S-.M.]
[Note 358: C'étaient deux officiers du palais, _agentes in
rebus_.--S.-M.]
[Note 359: Elle débutait ainsi: _Consulatu Tauri et Florentii,
inducto sub præconibus Tauro_.--S.-M.]
[Note 360: Actuellement _Bua_, l'une des plus petites îles de la
mer Adriatique, vis-à-vis de Spalatro, en Dalmatie. C'était un lieu
ordinaire d'exil pour les condamnés.--S.-M.]
[Note 361: _Comes rei privatæ._--S.-M.]
[Note 362: _Ex cura palatii._--S.-M.]
[Note 363: _Ex notario._--S.-M.]
[Note 364: _Ex agente in rebus._--S.-M.]
[Note 365: C'est Libanius qui s'exprime ainsi. Or. 10, t. 2, p.
298.--S.-M.]
[Note 366: _Ursuli verò necem..... ipsa mihi videtur flesse
justitia._ Amm. Marc. l. 22, c. 3.--S.-M.]
[Note 367: _Largitionum Comes._--S.-M.]
[Note 368: _Ad eum qui Gallicanos tuebatur thesauros._ Amm. Marc.
l. 22, c. 3.--S.-M.]
[Note latérale: V. Réforme du palais.
Amm. l. 22, c. 4.
Liban. or. 10, t. 2, p. 292 et 293.
Mamert. pan. c. 11.
Socr. l. 3, c. 1.
Soz. l. 5, c. 5.
Zon. l. 13, t. 2, p. 24.
Vales. ad Amm. l. 22, c. 7.