Quelque assurance que témoignât Constance, il n'était pas sans
alarmes: un pressentiment secret semblait l'avertir que sa fin était
prochaine. Il confia, dit-on, à ses amis les plus intimes, qu'il
ne voyait plus auprès de lui, je ne sais quel fantôme, qui avait
coutume de l'accompagner. C'était, selon Ammien Marcellin, son génie
tutélaire, qui avait pris congé de lui, ou plutôt, c'était la chimère
d'un esprit naturellement faible, et troublé alors par de sombres
inquiétudes. A peine était-il rentré dans Antioche, qu'ayant fait à
la hâte les préparatifs de son expédition, il se pressa d'en sortir.
L'automne était fort avancé[350]; les officiers n'obéissaient qu'en
murmurant. Il donna ordre à Arbétion de prendre les devants avec les
troupes légères[351]. A trois milles d'Antioche, près d'un bourg nommé
Hippocéphale, il trouva sur son chemin au point du jour le cadavre d'un
homme qu'on avait égorgé la nuit précédente. Ce présage l'effraya.
Etant arrivé à Tarse, il sentit les premiers accès d'une fièvre légère
qu'il crut pouvoir dissiper par le mouvement du voyage, et il gagna par
des chemins montueux et difficiles une bourgade nommée Mopsucrènes, au
pied du mont Taurus, sur les confins de la Cilicie et de la Cappadoce.
Le lendemain, il se trouva trop faible pour continuer sa marche. La
fièvre devint si ardente, que tout son corps en était embrasé. Destitué
de secours et de remèdes, il s'abandonna aux larmes et au désespoir.
Ammien Marcellin prétend qu'ayant encore toute sa raison, il désigna
Julien pour son successeur. Quelques auteurs chrétiens rapportent que,
dans ses derniers moments, tremblant à la vue du jugement de Dieu, il
se repentit de trois choses: d'avoir versé le sang de ses proches,
d'avoir donné à Julien la qualité de César, et de s'être livré à
l'hérésie. Ces faits sont fort incertains; on sait que la renommée se
plaît à charger la mort des princes de circonstances extraordinaires.
Saint Athanase dit qu'il mourut dans l'impénitence, et que se voyant
près de sa fin il se fit baptiser par Euzoïus, fameux Arien, alors
évêque d'Antioche. Selon d'autres auteurs, il reçut le baptême à
Antioche avant son départ. Après avoir rendu par la bouche une grande
quantité de bile noire, il tomba dans une longue et douloureuse
agonie, dans laquelle il expira le 3 de novembre[352], ayant vécu
quarante-quatre ans, deux mois et vingt-deux jours, et régné depuis
la mort de son père, vingt-quatre ans, cinq mois et douze jours. Il
laissait enceinte sa femme Faustine: elle accoucha d'une fille qui fut
nommée Constantia, et mariée à l'empereur Gratien.
[Note 350: _Autumno jam senescente_, dit Ammien Marcellin, l. 21,
c. 15.--S.-M.]
[Note 351: Avec les lanciers et les mattiaires, _cum lanceariis et
mattiariis_. Ces derniers tiraient leur nom d'une sorte de javelot ou
dard nommé _mattium_ ou _mattiobarbulum_. Voyez à ce sujet la note de
Henri Valois sur Ammien Marcellin, l. 21, c. 13.--S.-M.]
[Note 352: Selon Ammien Marcellin, cet événement arriva le 3
octobre (III _non. octob._, le 3 des nones d'octobre); mais il paraît
que c'est une erreur produite par une inadvertance de copiste; car
Idatius, Socrate, la chronique Paschale et Cédrénus s'accordent tous à
mettre la mort de Constance au 3 novembre (III _non. novemb._).--S.-M.]
[Note latérale: XLIX. Ses bonnes et mauvaises qualités.
Amm. l. 21, c. 16.
Liban. or. 12, t. 2, p. 399 et 400.
Themist. or. 4, p. 60.
Vict. epit. p. 227 et 228.
Eutr. l. 10.