Pendant que la révolte d'Aquilée lui faisait craindre la perte de
l'Occident, les nouvelles qu'il recevait de l'Orient ne lui causaient
pas de moindres alarmes. Constance était en marche; et le comte
Marcianus, ayant rassemblé les divers corps de troupes répandus dans
la Thrace, approchait du pas de Sucques avec des forces capables
de disputer le passage. Julien dans cet embarras consultait les
augures et les aruspices; mais leurs pronostics, toujours équivoques,
le laissaient dans une cruelle incertitude. Un orateur gaulois
nommé Aprunculus[345], qui fut depuis gouverneur de la province
Narbonnaise[346], vint lui annoncer la mort de Constance; il en avait
vu, disait-il, des signes certains dans les entrailles d'une victime.
Cette prédiction ne rassura pas Julien; il se défiait de la flatterie.
On rapporte un trait plus frappant, s'il est véritable: on dit que dans
le même moment que Constance expirait en Cilicie, l'écuyer qui donnait
la main à Julien pour monter à cheval, étant tombé par terre, le prince
s'écria: _Voilà celui qui m'aidait à monter, renversé lui-même_. Mais
ce présage avait encore besoin d'être réalisé par l'événement, et
toutes ces conjectures balançaient ses inquiétudes, sans être capables
de les dissiper. Enfin il vit accourir à lui une troupe de cavaliers,
à la tête desquels étaient deux comtes, Théolaïphe et Aligilde; on les
avait dépêchés de Constantinople pour lui faire savoir que Constance
n'était plus, et que tout l'Orient reconnaissait Julien pour seul
empereur. Voici de quelle manière ce prince avait fini ses jours.
[Note 345: Ou plutôt _Aprunculus Gallus_. Il était habile augure,
_haruspicinæ peritus_.--S.-M.]
[Note 346: _Rector postea Narbonensis._ Amm. Marc. l. 22, c.
1.--S.-M.]
[Note latérale: XLVII. Constance revient à Antioche.
[Amm. l. 21, c. 13.]]
La présence de Sapor, qui menaçait à tous moments de passer le Tigre,
retenait Constance en Mésopotamie, lorsqu'il reçut la nouvelle de
la marche de Julien. Il en fut d'abord alarmé, mais il ne perdit
pas courage; il se détermina, de l'avis de son conseil, à détacher
une partie de ses troupes et à les faire transporter en Thrace sur
les voitures publiques, pour arrêter les progrès du rebelle. Elles
étaient sur le point du départ, lorsqu'on vint l'avertir que le roi
de Perse avait enfin pris le parti de retourner dans ses états[347].
Constance, à cette nouvelle, reprend le chemin d'Antioche. Etant
arrivé à Hiérapolis, il assemble ses soldats, et faisant un effort sur
lui-même pour prendre un air d'assurance, il leur parle en ces termes:
«Depuis que je tiens le gouvernail de l'empire, j'ai sacrifié tout,
jusqu'à mon autorité même, à l'intérêt public, et je me suis fait une
étude de me plier aux circonstances. Le succès n'a pas répondu à la
droiture de mes intentions, et je me vois aujourd'hui obligé de vous
faire l'aveu de mes fautes: elles ne sont, à vrai dire, que les effets
d'une bonté qui méritait bien d'être plus heureuse. Dans le temps que
l'Occident était troublé par la révolte de Magnence, qui a succombé
sous votre valeur, j'ai conféré la puissance de César à mon cousin
Gallus, et je l'ai chargé de la défense de l'Orient. Je ne rappelle
point ici ses excès; les lois qu'il avait violées, ont été forcées de
le punir. C'était pour nous un souvenir affligeant; et plût au ciel que
la fortune, jalouse de notre repos, se fût contentée de cette épreuve:
elle nous porte aujourd'hui une atteinte encore plus fâcheuse, mais
dont la providence divine et votre bravoure sauront bien nous défendre.
Julien à qui j'ai confié le soin de la Gaule, tandis que vous étiez
occupés avec moi à couvrir l'Illyrie, enorgueilli de quelques avantages
remportés sur des Barbares sans discipline et presque sans armes, et
soutenu d'une poignée de troupes étrangères, dont la brutalité et
l'aveugle audace font toute la valeur, a juré la perte de l'état. Mais
la majesté de l'empire et la justice qui en est le plus ferme appui,
toujours prête à punir de si noirs forfaits, détruiront bientôt ces
projets d'une ambition criminelle. C'est la confiance que m'inspirent
et ma propre expérience et les exemples des siècles passés. Prêtons
nos bras à la vengeance divine: courons étouffer le monstre de la
guerre civile, avant qu'il ait eu le temps de s'accroître. Ne doutez
pas que l'Être souverain, toujours ennemi des ingrats, ne combatte
à votre tête, et qu'il ne fasse retomber sur ces séditieux tous les
maux dont ils osent menacer leurs bienfaiteurs. Déja vaincus par leur
propre conscience, ils ne pourront soutenir vos regards, ni le cri de
bataille, qui leur reprochera leur perfidie.» Ce discours animé par la
colère, la fit passer dans tous les cœurs[348]. Tous s'écrient qu'ils
sont prêts à sacrifier leur vie; qu'on les conduise promptement contre
les rebelles. L'empereur fit aussitôt partir Gumoaire avec une troupe
d'auxiliaires[349], pour se joindre à Marcianus, et fermer le passage
de Sucques du côté de la Thrace. Il choisissait cet officier par
préférence, parce qu'il était ennemi personnel de Julien, qui l'avait
traité avec mépris. Il continua sa marche vers Antioche avec le reste
de son armée.
[Note 347: Sapor ne s'était décidé à se retirer que parce que les
augures qu'il consultait depuis long-temps continuaient de lui être
contraires. _Eique hæc disponenti luce posterâ nuntiatur, Regem cum
omni manu quam duxerat, ad propria revertisse, auspiciis dirimentibus_,
dit Ammien Marcellin, l. 21, c. 13.--S.-M.]
[Note 348: Un certain Théodote, qu'Ammien Marcellin qualifie de
_præsidalis_ d'Hiérapolis, et d'autres notables (_Honorati_) de la
ville, supplièrent Constance de leur envoyer la tête du rebelle Julien,
pour qu'elle fût donnée en spectacle, comme l'avait été celle de
Magnence. Julien pardonna dans la suite à ce misérable (Amm. Marc., l.
22, c. 14). Voyez ci-après, dans le tome III, liv. XIII, § 4.--S.-M.]
[Note 349: Avec des Lètes, _cum Lætis_. Voyez ce que j'ai dit de
ces peuples ci-devant, l. XI, § 13, p. 332, note 1.--S.-M.]
[Note latérale: XLVIII. Mort de Constance.
Amm. l. 21, c. 13, 14 et 15.
Ath. de syn. t. 1, p. 748.
Greg. Naz. or. 21, t. 1, p. 389.
Vict. epit. p. 227.
Eutr. l. 10.
Hier. chron. et epist. 60, t. 1, p. 341.
Idat. chron.
Socr. l. 2, c. 7.
Theod. l. 2, c. 32.
Soz. l. 5, c. 1.
Philost. l. 6, c. 5.
Zon. l. 13, t. 2, p. 22.
Chron. Alex. vel Pasch. p. 294.
Theoph. p. 39.
Cedren. t. 1, p. 303.
Cellar. geog. l. 3, c. 8, art. 122.