Julien travaillait à réunir autour de lui les garnisons de Pannonie,
d'Illyrie et de Mésie, lorsqu'il apprit une révolte capable de
traverser ses projets. Il avait trouvé à Sirmium deux légions de
Constance et une cohorte de sagittaires. Comme il ne comptait pas assez
sur leur fidélité pour les incorporer à son armée, il les envoya en
Gaule sous prétexte que cette province avait besoin de leur secours.
Ces troupes ne s'éloignaient qu'à regret; elles se rebutaient de la
longueur du voyage, et redoutaient les Germains contre lesquels on
allait les employer. Un commandant de cavalerie[343], nommé Nigrinus,
né en Mésopotamie, esprit remuant et séditieux, acheva de les aigrir.
Lorsqu'elles furent arrivées à Aquilée, elles s'emparèrent de la
ville, forte par son assiette et par ses murailles; et de concert avec
les habitants encore attachés au nom de Constance, elles fermèrent
les portes, mirent en état de défense les tours et les remparts, et
firent toutes les dispositions nécessaires pour soutenir leur révolte.
Un pareil exemple pouvait devenir contagieux pour toute l'Italie.
D'ailleurs, la perte d'Aquilée fermait à Julien le passage des Alpes
Juliennes, et le privait des secours qu'il attendait de ce côté-là;
il résolut donc de reprendre au plus tôt cette place. Il envoya ordre
à Jovinus, qui venait de passer les Alpes avec sa division, et qui
n'était encore que dans le Norique[344], de retourner sur ses pas et
d'attaquer Aquilée. Il lui commanda aussi d'arrêter et d'employer
avec ses troupes, les divers détachements qui venaient successivement
de la Gaule pour joindre l'armée. Le siége fut long, et la ville ne
se rendit que deux mois après la mort de Constance. Mais pour ne pas
diviser un événement de cette espèce, je vais en raconter toute la
suite.
[Note 343: _Equitum turmæ tribunus._--S.-M.]
[Note 344: Le _Noricum_ répond à la Carinthie, la Styrie et la
partie de l'archiduché d'Autriche située au sud du Danube.--S.-M.]
[Note latérale: XLV. Siége d'Aquilée.]
L'armée s'étant campée sur deux lignes, autour de la ville, on tenta
d'abord dans une conférence de ramener les assiégés à l'obéissance.
Les deux partis se séparèrent avec plus d'aigreur qu'auparavant.
Le lendemain au point du jour, l'armée sort du camp; les assiégés
paraissent sur les murs en bonne contenance, et les deux partis se
défient par de grands cris. Les assiégeants s'approchent couverts de
madriers et de claies, et portant des échelles. Ils sapent les murs;
ils montent à l'escalade: mais les pierres et les javelots écrasent,
renversent, percent les premiers; les autres fuyent, et entraînent ceux
qui les suivent. Ce succès encourage les assiégés: ils préviennent tous
les dangers avec une vigilance infatigable. Le terrain ne permettait ni
de faire avancer des béliers, ni d'établir des machines, ni de creuser
des souterrains. Le Natison baignait la ville à l'orient. Jovinus crut
pouvoir en profiter. Il joignait ensemble trois grosses barques, y
élevait des tours de bois plus hautes que celles de la ville, et les
faisait ensuite approcher du mur. Alors les soldats postés sur le haut
de ces tours accablaient de traits et de javelots les défenseurs des
murailles, tandis que d'autres soldats placés aux étages inférieurs
s'efforçaient, à l'aide de leurs ponts volants, les uns de sauter sur
le mur, les autres de percer les tours de la ville et de s'y ouvrir un
passage. Cette tentative fut encore inutile. Les traits enflammés qu'on
lançait sur les tours des assiégeants y mettaient le feu; le poids des
soldats dont elles étaient chargées, et qui pour éviter les flammes se
portaient tous en arrière, les faisant pencher, elles se renversaient
dans le fleuve; et les pierres et les dards achevaient de tuer ceux qui
échappaient des flammes et des eaux. Les attaques continuèrent avec
aussi peu de succès. Le fossé était bordé d'une fausse-braie: c'était
une palissade appuyée d'un mur de gazon, qui servait de retraite aux
assiégés dans leurs fréquentes sorties. Les assiégeants, rebutés d'une
si opiniâtre résistance, changèrent le siége en blocus. Ils en vinrent
même à ne laisser dans le camp que les soldats nécessaires à la garde;
les autres allaient piller les campagnes voisines, et devenaient de
jour en jour plus paresseux et plus indisciplinés. Julien avait rappelé
Jovinus, pour l'employer ailleurs. Le comte Immon, qu'il avait chargé
de la conduite du siége, l'avertit de ce désordre. Pour ne pas perdre
tout à la fois les légions qui assiégeaient et celles qui étaient
assiégées, Julien envoya le général Agilon, alors en grande réputation
de probité et de valeur, afin de déterminer les assiégés à se rendre,
en leur apprenant la mort de Constance. Avant son arrivée, Immon tenta
encore de réduire les habitants par la soif: il fit couper les canaux
des aquéducs, et détourner le cours du fleuve. Les assiégés pourvurent
à cette incommodité: ils eurent recours à quelques puits qu'ils avaient
dans la ville, et dont on distribuait l'eau par mesure. Enfin Agilon
arriva. S'étant approché des murailles, il annonça aux habitants que
Constance était mort, et que Julien était paisible possesseur de
tout l'empire. On refusa d'abord de le croire, et on ne lui répondit
que par des injures; mais quand il eut obtenu d'être introduit dans
la ville avec promesse qu'il ne lui serait fait aucune insulte, et
qu'il eût confirmé par serment ce qu'il annonçait, alors les habitants
ouvrent leurs portes, ils protestent qu'ils sont soumis à Julien; ils
se disculpent en chargeant Nigrinus et quelques autres qu'ils livrent
entre les mains du comte. Ils demandent même leur supplice, comme une
réparation de tant de maux que ces esprits séditieux avaient attirés
sur leur ville. Quelques jours après, la cause ayant été mûrement
examinée, Nigrinus fut condamné par la sentence de Mamertinus à être
brûlé vif, comme le premier auteur de la rébellion. Deux sénateurs
nommés Romulus et Sabostius eurent la tête tranchée. On fit grace aux
autres, et Julien fut bien aise d'adoucir par cet exemple de clémence
le spectacle des rigueurs qu'il exerçait, dans le même temps, sur les
ministres de Constance.
[Note latérale: XLVI. Inquiétudes de Julien.
Amm. l. 21, c. 12, 15, et l. 22, c. 1 et 2.
Liban. or. 10, t. 2, p. 289.