Nous avons laissé Julien à Vienne en Gaule, où il passa une partie
de l'hiver dans de profondes réflexions. Devait-il tenter toutes les
voies de douceur pour se réconcilier avec Constance, ou forcer ce
prince par les armes à le reconnaître pour collègue? L'un et l'autre
parti paraissait également dangereux. D'un côté l'exemple de Gallus
lui apprenait quel fond il devait faire sur la foi d'un prince qui
n'épargnait ni la séduction ni le parjure, et qui plongeait le poignard
dans le sein de ses proches au moment qu'il feignait de les embrasser:
de l'autre, il craignait cette fortune qui partout ailleurs abandonnant
Constance, l'avait toujours fidèlement suivi dans les guerres civiles.
Ce dernier péril lui sembla pourtant préférable, parce qu'une guerre
déclarée lui laissait toutes les ressources de la prudence et de la
valeur, et que d'ailleurs la fortune l'avait lui-même jusqu'alors
assez bien servi, pour mériter qu'il se mît entre ses mains plutôt
qu'en celles de Constance. La superstition aida encore, dit-on, à le
déterminer. Il crut voir en songe le Soleil, sa divinité favorite,
qui lui annonçait que Constance mourrait avant la fin de l'année. La
prédiction telle qu'elle est rapportée par plus d'un auteur, est trop
claire et trop précise pour laisser occasion de douter qu'elle ait
été composée après coup[330]. Saint Grégoire, sur la foi d'un bruit
qui courait alors, prétend qu'il était facile à Julien de prédire
cette mort, parce qu'il avait pris des mesures pour la procurer par
le ministère d'un domestique de Constance. Il est plus sûr de dire
que tout le détail de ce songe n'est qu'une fable inventée après
l'événement. Julien, qui se vantait si volontiers de la protection des
Dieux, n'en fait aucune mention expresse dans ses écrits. Ayant donc
résolu de prendre les armes, il ne fit rien avec précipitation: il
songea moins à forcer les circonstances, qu'à profiter des incidents;
il se donna le temps d'affermir sa puissance et de dresser son plan
avec maturité et tranquillité d'esprit. Il publiait qu'il ne voulait
aller trouver Constance que pour se justifier, et qu'il s'en remettrait
au jugement des deux armées. Les soldats de Magnence s'étaient répandus
de toutes parts et subsistaient de brigandages. Julien fit proclamer
une amnistie en leur faveur, il les rappela à leurs drapeaux, et
rétablit la sûreté sur les grands chemins. Apostat depuis long-temps,
il observait dans le particulier toutes les pratiques du paganisme;
mais ce secret n'était connu que du petit nombre de ses plus intimes
confidents. Comme son armée était composée de chrétiens et de païens,
il déclara qu'il laissait à chacun la liberté de servir Dieu à sa
manière; mais il continua de faire à l'extérieur profession de
christianisme. Il assista même aux prières publiques dans l'église de
Vienne le jour de l'Epiphanie[331].
[Note 330: Cette prédiction, composée de quatre vers grecs, se
retrouve dans Ammien Marcellin, dans Zosime et dans Zonaras. Elle est
ainsi conçue:
Ζεὺς ὅταν εἰς πλατὺ τέρμα μόλῃ κλυτοῦ ὑδροχόοιο,
Παρθενικῆς δὲ Κρόνος μοίρῃ βαίνῃ ἐπὶ πέμπτῃ,
Εἰκοστῇ, βασιλεὺς Κωνστάντιος Ἀσίδος αἴης
Τέρμα φίλου βιοτοῦ ϛυγερὸν καὶ ἑπώδυνον ἕξει.
C'est-à-dire: «Quand Jupiter aura parcouru tout le signe du Verseau, et
que Saturne sera dans le vingt-cinquième degré de la Vierge, Constance,
monarque de l'Asie, terminera sa vie dans de grands tourments».--S.-M.]
[Note 331: _Et ut hæc interim celarentur, feriarum die, quem
celebrantes mense januario Christiani Epiphania dictitant, progressus
in eorum ecclesiam, solemniter numine orato discessit._ Amm. Marcel.,
l. 21, c. 2.--S.-M.]
[Note latérale: XXXIII. Les Allemans reprennent les armes.
Amm. l. 21, c. 3.
Jul. ad Ath. p. 286.
Liban. or. 5, t. 2, p. 180; et 10, p. 286 et 287.