Pendant que Constance s'occupait de ces dispositions, il apprit que
l'armée des Perses s'approchait des bords du Tigre. Aussitôt il se mit
en campagne au commencement de mai[325], et ayant passé l'Euphrate sur
un pont de bateaux[326], il se rendit à Edesse, où il avait formé ses
magasins[327]. De là, il envoya des coureurs pour observer la marche
des ennemis. On ne savait encore en quel endroit ils passeraient
le Tigre; et Constance ne pouvait se fixer dans aucune résolution.
Tantôt il voulait partager son armée en divers corps pour s'étendre
dans le pays, tantôt il songeait à la conduire toute entière devant
Bézabde pour attaquer de nouveau cette place. Mais s'attacher ainsi
à l'extrémité de la Mésopotamie, c'était ouvrir les passages à Sapor
et lui donner moyen de pénétrer sans résistance jusqu'à l'Euphrate.
D'ailleurs, voulant conserver son armée pour l'employer contre Julien,
il craignait de la consumer dans un siége dont il avait déja éprouvé
la difficulté. Cependant pour avoir des nouvelles plus sûres, il fit
partir à la tête d'un grand corps de troupes Arbétion et Agilon[328],
avec ordre de s'étendre sur les bords du Tigre et d'observer l'ennemi:
il leur recommanda de ne point hasarder de combat, mais de se retirer
dès qu'ils verraient les Perses entrer dans le fleuve, et de lui en
donner avis aussitôt. Sapor, arrêté par des présages peu favorables,
différait toujours le passage, et tenait les Romains en échec. Les
espions et les transfuges qui se rendaient au camp, ne faisaient
qu'accroître l'incertitude par la diversité de leurs rapports. Chez
les Perses le secret du roi ne courait jamais risque d'être éventé:
il n'était connu que d'un petit nombre de seigneurs d'une fidélité
éprouvée et d'une profonde discrétion: le silence était même chez
eux une divinité adorée[329]. D'ailleurs les Perses étaient rusés et
trompeurs. Les deux généraux inquiétés par de fréquentes alarmes,
dépêchaient sans cesse à l'empereur pour le prier de les venir joindre;
ils lui représentaient que, malgré leur vigilance, ils risquaient à
tout moment d'être surpris; et que si toutes les troupes n'étaient
pas réunies, ils seraient infailliblement accablés. Telle était la
situation de Constance, quand il apprit que Julien, ayant rapidement
traversé l'Italie et l'Illyrie, était déja maître du pas de Sucques.
[Note 325: Il existe plusieurs lois de Constance relatives au sénat
de Constantinople, qui sont datées de _Gephyræ_ (c'est-à-dire _les
ponts_), endroit situé, selon les anciens itinéraires, à 22 milles au
nord d'Antioche.--S.-M.]
[Note 326: Il passa dans un lieu nommé Capessane, _per Capessanam
Euphrate navali ponte transcurso_ (Ammien Marc. l. 21, c. 7). Sa
position est inconnue.--S.-M.]
[Note 327: _Edessam petit uberem commeatibus et munitam._ Amm.
Marc. l. 21, c. 7.--S.-M.]
[Note 328: L'un général de l'infanterie, et l'autre de la
cavalerie, _pedestris equestrisque militiæ magistros_.--S.-M.]
[Note 329: _Apud Persas silentii colitur numen._ Je ne crois pas
qu'il faille prendre à la lettre ces paroles d'Ammien Marcellin. On
trouve dans les auteurs anciens plusieurs exemples du secret scrupuleux
que gardaient les anciens Perses. _Vetus disciplina regum_, dit
Quinte-Curce, _silentium vitæ periculo sanxerat_.--S.-M.]
[Note latérale: XXXII. Julien se détermine à faire la guerre à
Constance.
Amm. l. 21, c. 1 et 2.
Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 68.
Liban. or. 10, t. 2, p. 286.
Soz. l. 5, c. 1.
Zos. l. 3, c. 9.