Les troupes que conduisait Sintula, ne s'éloignaient qu'à regret. Au
premier moment qu'elles apprirent ce qui se passait à Paris, elles
retournèrent sur leurs pas, et vinrent rejoindre leurs camarades.
Leur chef fut obligé de les suivre. Le lendemain de leur arrivée, au
point du jour, le prince fit assembler toute l'armée dans le champ de
Mars[286]; c'était une plaine destinée aux exercices, vers l'endroit
où fut depuis bâtie la porte de Saint-Victor. S'étant rendu en ce
lieu avec toute la pompe de sa nouvelle dignité, environné des aigles
romaines et d'une garde nombreuse, il monta sur un tribunal. Après
un silence de quelques moments, pendant lesquels il considérait leur
contenance, où il voyait éclater l'ardeur et la joie, il leur parla
en ces termes: «Braves et fidèles défenseurs de l'état et de ma
personne, après vous être tant de fois exposés avec moi pour le salut
de ces provinces, vous avez couronné mon zèle en m'élevant au comble
des grandeurs; je dois à mon tour récompenser le vôtre. Presque au
sortir de l'enfance, revêtu de la pourpre qui ne m'était donnée que
comme une vaine parure, la providence des Dieux, vous le savez, me
mit entre vos mains. Depuis ce moment jamais je ne me suis écarté des
lois étroites que je m'étais imposées; et mon exemple vous a dicté
vos devoirs. Toujours à votre tête, dans une province désolée, sur
une terre teinte du sang de ses habitants, couverte des ruines et des
cendres de ses villes, lorsque tant de nations féroces, le fer et
le feu à la main, nous enveloppaient de toutes parts, j'ai partagé
tous vos travaux, tous vos périls. Combien de fois dans la saison
même où la rigueur du froid suspend les opérations de la guerre sur
terre et sur mer, avons-nous relancé jusque dans leurs affreuses
retraites les Allemans auparavant indomptés! Souvenez-vous de ce jour
glorieux qui éclaira votre victoire dans les plaines de Strasbourg
[_Argentoratum_], et qui rendit pour toujours à la Gaule son ancienne
liberté. Vous me vîtes alors braver mille fois la mort; et je vous vis
pleins de force et de courage terrasser des ennemis désespérés. Je les
vis tomber sous vos coups ou se précipiter dans le fleuve; et nous
ne laissâmes sur le champ de bataille qu'un petit nombre des nôtres,
plus dignes de nos éloges que de nos larmes, et que nous honorâmes par
des funérailles plus glorieuses pour eux que la pompe d'un triomphe.
Après tant d'actions célèbres ne craignez pas que votre mémoire périsse
jamais. Il ne nous reste plus à vous et à moi qu'une chose à faire:
à vous de maintenir votre ouvrage, et de défendre contre ses ennemis
celui que vous avez élevé; à moi, de payer vos services, et d'écarter
les intrigues qui pourraient vous frustrer des récompenses qui vous
sont dues. Je déclare donc aujourd'hui, comme une loi irrévocable,
et je vous en prends à témoin, que désormais personne ne pourra sur
aucune autre recommandation que celle de ses services, obtenir aucun
office civil ni militaire; et que quiconque osera solliciter pour un
autre une pareille faveur, ne remportera que la honte d'un refus». Ce
discours anima le courage des simples soldats, qui se voyaient depuis
long-temps exclus des emplois militaires et des récompenses: tous
unanimement applaudirent par des cris de joie, en frappant de leurs
piques sur leurs boucliers. Mais cette loi nouvelle gênait l'ambition
des officiers; et pour essayer de la détruire dès sa naissance, les
chefs des deux légions gauloises[287] qui venaient de se signaler en
faveur de Julien lui demandèrent sur-le-champ même des gouvernements
pour leurs commissaires des vivres[288]. Julien de son côté saisit
cette première occasion d'affermir sa loi par un exemple: leur demande
fut rejetée, et ils furent assez raisonnables pour ne pas s'en offenser.
[Note 286: _Cuncti convenirent in Campo._ Rien n'indique
précisément qu'il ait jamais existé auprès de Paris, un lieu appelé
Champ-de-Mars. Le nom de _campus_ peut s'appliquer à tout endroit
employé aux exercices militaires et voisin d'une station militaire.
Le campus ou lieu destiné à cet usage auprès de Paris, paraît avoir
été situé dans l'emplacement où se trouve actuellement le jardin du
Luxembourg. Les débris de poteries romaines qui y ont été trouvées en
grand nombre, et d'autres objets antiques qui y ont été recueillis,
semblent le prouver. Cette opinion paraît au reste plus vraisemblable,
que le système adopté par Lebeau, et selon lequel, on mettrait cet
emplacement sur le lieu, où fut l'ancienne porte St.-Victor, dans
une situation élevée et difficile, nullement propre aux exercices
militaires. Voyez l'_Histoire de Paris_, par M. Dulaure, c. 3, §
4.--S.-M.]
[Note 287: Il n'est pas dit dans Ammien Marcellin que ce fussent
les chefs, mais bien les légions des Pétulants et des Celtes, qui
demandèrent elles-mêmes cette faveur. _Pro Actuariis obsecravere
Petulantes et Celtæ, recturi quas placuisset provincias mitterentur_,
l. 20, c. 5.--S.-M.]
[Note 288: _Actuariis._--S.-M.]
[Note latérale: XXI. Clémence de Julien envers les officiers de
Constance.
Amm. l. 20, c. 8 et 9.