Amm. l. 20, c. 5.]

Les troupes que conduisait Sintula, ne s'éloignaient qu'à regret. Au

premier moment qu'elles apprirent ce qui se passait à Paris, elles

retournèrent sur leurs pas, et vinrent rejoindre leurs camarades.

Leur chef fut obligé de les suivre. Le lendemain de leur arrivée, au

point du jour, le prince fit assembler toute l'armée dans le champ de

Mars[286]; c'était une plaine destinée aux exercices, vers l'endroit

où fut depuis bâtie la porte de Saint-Victor. S'étant rendu en ce

lieu avec toute la pompe de sa nouvelle dignité, environné des aigles

romaines et d'une garde nombreuse, il monta sur un tribunal. Après

un silence de quelques moments, pendant lesquels il considérait leur

contenance, où il voyait éclater l'ardeur et la joie, il leur parla

en ces termes: «Braves et fidèles défenseurs de l'état et de ma

personne, après vous être tant de fois exposés avec moi pour le salut

de ces provinces, vous avez couronné mon zèle en m'élevant au comble

des grandeurs; je dois à mon tour récompenser le vôtre. Presque au

sortir de l'enfance, revêtu de la pourpre qui ne m'était donnée que

comme une vaine parure, la providence des Dieux, vous le savez, me

mit entre vos mains. Depuis ce moment jamais je ne me suis écarté des

lois étroites que je m'étais imposées; et mon exemple vous a dicté

vos devoirs. Toujours à votre tête, dans une province désolée, sur

une terre teinte du sang de ses habitants, couverte des ruines et des

cendres de ses villes, lorsque tant de nations féroces, le fer et

le feu à la main, nous enveloppaient de toutes parts, j'ai partagé

tous vos travaux, tous vos périls. Combien de fois dans la saison

même où la rigueur du froid suspend les opérations de la guerre sur

terre et sur mer, avons-nous relancé jusque dans leurs affreuses

retraites les Allemans auparavant indomptés! Souvenez-vous de ce jour

glorieux qui éclaira votre victoire dans les plaines de Strasbourg

[_Argentoratum_], et qui rendit pour toujours à la Gaule son ancienne

liberté. Vous me vîtes alors braver mille fois la mort; et je vous vis

pleins de force et de courage terrasser des ennemis désespérés. Je les

vis tomber sous vos coups ou se précipiter dans le fleuve; et nous

ne laissâmes sur le champ de bataille qu'un petit nombre des nôtres,

plus dignes de nos éloges que de nos larmes, et que nous honorâmes par

des funérailles plus glorieuses pour eux que la pompe d'un triomphe.

Après tant d'actions célèbres ne craignez pas que votre mémoire périsse

jamais. Il ne nous reste plus à vous et à moi qu'une chose à faire:

à vous de maintenir votre ouvrage, et de défendre contre ses ennemis

celui que vous avez élevé; à moi, de payer vos services, et d'écarter

les intrigues qui pourraient vous frustrer des récompenses qui vous

sont dues. Je déclare donc aujourd'hui, comme une loi irrévocable,

et je vous en prends à témoin, que désormais personne ne pourra sur

aucune autre recommandation que celle de ses services, obtenir aucun

office civil ni militaire; et que quiconque osera solliciter pour un

autre une pareille faveur, ne remportera que la honte d'un refus». Ce

discours anima le courage des simples soldats, qui se voyaient depuis

long-temps exclus des emplois militaires et des récompenses: tous

unanimement applaudirent par des cris de joie, en frappant de leurs

piques sur leurs boucliers. Mais cette loi nouvelle gênait l'ambition

des officiers; et pour essayer de la détruire dès sa naissance, les

chefs des deux légions gauloises[287] qui venaient de se signaler en

faveur de Julien lui demandèrent sur-le-champ même des gouvernements

pour leurs commissaires des vivres[288]. Julien de son côté saisit

cette première occasion d'affermir sa loi par un exemple: leur demande

fut rejetée, et ils furent assez raisonnables pour ne pas s'en offenser.

[Note 286: _Cuncti convenirent in Campo._ Rien n'indique

précisément qu'il ait jamais existé auprès de Paris, un lieu appelé

Champ-de-Mars. Le nom de _campus_ peut s'appliquer à tout endroit

employé aux exercices militaires et voisin d'une station militaire.

Le campus ou lieu destiné à cet usage auprès de Paris, paraît avoir

été situé dans l'emplacement où se trouve actuellement le jardin du

Luxembourg. Les débris de poteries romaines qui y ont été trouvées en

grand nombre, et d'autres objets antiques qui y ont été recueillis,

semblent le prouver. Cette opinion paraît au reste plus vraisemblable,

que le système adopté par Lebeau, et selon lequel, on mettrait cet

emplacement sur le lieu, où fut l'ancienne porte St.-Victor, dans

une situation élevée et difficile, nullement propre aux exercices

militaires. Voyez l'_Histoire de Paris_, par M. Dulaure, c. 3, §

4.--S.-M.]

[Note 287: Il n'est pas dit dans Ammien Marcellin que ce fussent

les chefs, mais bien les légions des Pétulants et des Celtes, qui

demandèrent elles-mêmes cette faveur. _Pro Actuariis obsecravere

Petulantes et Celtæ, recturi quas placuisset provincias mitterentur_,

l. 20, c. 5.--S.-M.]

[Note 288: _Actuariis._--S.-M.]

[Note latérale: XXI. Clémence de Julien envers les officiers de

Constance.

Amm. l. 20, c. 8 et 9.

Histoire du Bas-Empire. Tome 02 · 第 230 / 331 题