Décentius en l'absence de Lupicinus se mit en devoir d'exécuter les
ordres de Constance. Sintula qui ne cherchait qu'à signaler son zèle
pour avancer sa fortune, s'acquitta d'abord de sa commission à la
rigueur. Après avoir choisi l'élite des troupes qui gardaient la
personne de Julien, il se mit en marche à leur tête. Il s'agissait
de faire partir le reste, dispersé en différents quartiers d'hiver.
On était alors à la fin du mois de mars. Julien, après avoir
protesté qu'il était parfaitement soumis aux volontés de l'empereur,
représenta seulement qu'on ne pouvait sans injustice, ni même sans
péril entreprendre de faire partir les Hérules et les Bataves, qui
ne s'étaient donnés à lui qu'à condition qu'on ne leur ferait jamais
passer les Alpes[275]: il ajouta qu'en leur manquant de parole, on se
privait à jamais du secours des étrangers, qui ne viendraient plus
offrir leurs services. Ses raisons n'étant pas écoutées, il se trouvait
dans un grand embarras: s'il obéissait, il dégarnissait la province
qui restait presque sans défense exposée aux insultes des Barbares;
s'il refusait d'obéir, il s'attirait l'indignation de l'empereur.
C'était là le moment critique, qui devait amener la révolution. On ne
voit pas que Julien ait fait à l'empereur aucune remontrance, ni qu'il
ait pris aucune mesure pour disposer les esprits à obéir. Du moins il
ne mit en œuvre que de faibles expédients, qui ne pouvaient produire
d'autre effet que de le garantir de toute imputation. Il envoya ordre
à Lupicinus de revenir; il invita Florentius à se rendre auprès de
lui pour l'aider de ses conseils. Celui-ci était le premier auteur de
tous ces troubles; et pour se mettre à couvert des suites, il s'était
retiré à Vienne sous prétexte d'y amasser des vivres[276]. Il refusa
constamment de quitter cette ville. En vain le César lui écrivit des
lettres pressantes; en vain il protesta que si Florentius s'obstinait
dans son refus, il allait renoncer à la qualité de César: qu'il aimait
mieux s'abandonner à la merci de ses ennemis, que d'encourir le
reproche d'avoir laissé perdre une si belle province. Dans le manifeste
qu'il adressa quelque temps après aux Athéniens, il prend les Dieux à
témoins qu'il pensait en effet sérieusement alors à se dépouiller de sa
dignité et à s'éloigner entièrement des affaires.
[Note 275: _Qui relictis laribus Transrhenanis, sub hoc venerant
pacto, ne ducerentur ad partes unquam Transalpinas._ Amm. Marc. l. 20,
c. 4.--S.-M.]
[Note 276: C'était lui, dit Ammien Marcellin, qui avait le premier
conseillé à Constance de retirer de la Gaule les troupes qui l'avaient
défendue et qui étaient redoutées des Barbares.--S.-M.]
[Note latérale: VI. Murmures des soldats et des habitants.]
Pendant ces délais une main inconnue fit courir dans le quartier
des deux légions gauloises un libelle rempli d'invectives contre
Constance[277], et de plaintes sur le déplorable sort des soldats,
qu'on exilait, disait-on, comme des criminels, aux extrémités de
la terre: _Nous allons donc abandonner à une nouvelle captivité
nos enfants et nos femmes, que nous avons rachetés au prix de tant
de sang_. Ce libelle séditieux effraya les officiers attachés à
l'empereur: les principaux étaient Nébridius, Pentadius, Décentius.
Ils pressèrent plus vivement Julien de faire partir les troupes, pour
ne pas donner à ces murmures le temps de s'accroître et d'éclater par
une révolte. Julien persistait dans la résolution d'attendre Florentius
et Lupicinus. On lui représenta que c'était le moyen de fortifier
les soupçons de l'empereur; que s'il attendait ces deux officiers,
Constance leur attribuerait tout le mérite de l'obéissance. Il se
rendit à ces instances. Il n'était plus question que de la route qu'on
ferait tenir aux soldats. Julien n'était pas d'avis[278] qu'on les
fît passer par la ville de Paris[279], où il était alors: on devait
craindre que la vue d'un prince qu'ils chérissaient et dont on les
forçait de s'éloigner, n'échauffât leurs esprits. Décentius prétendait
au contraire que Julien seul était capable de les calmer et de les
porter à la soumission. Julien céda encore sur ce point important, dont
il paraît cependant qu'il était le maître. On envoya donc aux divers
corps de troupes l'ordre de se rassembler à Paris. Au premier mouvement
qu'elles firent, toute la Gaule s'ébranla: l'air retentissait de cris
confus; c'était une désolation générale. On croyait déja voir les
Barbares rentrer dans la province, et y rapporter tous les désastres,
dont elle venait d'être délivrée. Les femmes des soldats éperdues et
éplorées, leur présentant leurs enfants à la mamelle, les conjuraient à
grands cris de ne les pas abandonner: les chemins étaient bordés d'une
multitude de tout âge et de tout sexe, qui les suppliait de rester, et
de conserver le fruit de leurs travaux. Au milieu de ces gémissements
et de ces larmes, les soldats à la fois attendris et pleins d'une
indignation secrète arrivèrent à Paris.
[Note 277: On le trouva auprès des enseignes des Pétulants: _Hocque
comperto_, dit Ammien Marcellin, _apud Petulantium signa famosum
quidam libellum humi projecit occultè_, l. 20, c. 4. C'étaient, dit
Zosime, l. 3, c. 9, des lettres anonymes, ἀνώνυμα γραμμάτια. Julien dit
quelque chose d'à peu près semblable (ad Athen. p. 283), γράφει τις
ανώνυμον.--S.-M.]
[Note 278: Julien l'assure dans sa lettre aux Athéniens (p.
284).--S.-M.]
[Note 279: _Per Parisios._ Zosime, l. 3, c. 9, appelle Paris une
petite ville de Germanie, Γερμανίας πολίχνη.--S.-M.]
[Note latérale: VII. Julien reçoit les troupes, à Paris.]
A leur approche, Julien alla au-devant d'eux. C'était un honneur que
les empereurs mêmes avaient coutume de faire aux légions, quand elles
se rendaient auprès de leur personne. Il les reçut dans une plaine aux
portes de la ville[280]. Là, étant monté sur un tribunal, il donna des
éloges à ceux qu'il connaissait; il leur rappela les belles actions
qu'il leur avait vu faire: _Ce n'est pas à nous_, leur disait-il, _à
délibérer sur l'obéissance que nous devons aux ordres de l'empereur:
vous allez combattre sous ses yeux; c'est là que vos services
trouveront des récompenses proportionnées à votre valeur et au pouvoir
du souverain: préparez-vous à ce voyage, qui vous conduit à la gloire_.
Les soldats l'écoutèrent en silence, et sans donner aucune des marques
ordinaires de leur approbation. Il traita magnifiquement les officiers,
et les combla de présents. Ils se retirèrent sous leurs tentes,
sensiblement affligés de quitter leur patrie et un chef si bienfaisant.
Ils séjournèrent le lendemain, comme pour se disposer à partir; mais
ils passèrent le jour à concerter ensemble tant officiers que soldats.
Julien, s'il en faut croire ses protestations et ses serments, n'avait
aucune connaissance de leur dessein.
[Note 280: Dans les fauxbourgs selon Ammien Marcellin, l. 20, c. 4.
_Iisdemque adventantibus, in suburbanis princeps occurrit._--S.-M.]
[Note latérale: VIII. Julien proclamé Auguste.]
Au commencement de la nuit les soldats prennent les armes: ils
environnent le palais; c'était celui qu'on a nommé depuis le palais
des Thermes[281]. Ils se rendent maîtres de toutes les issues; ils
proclament Julien Auguste, et demandent par des cris redoublés, qu'il
sorte, qu'il se montre. Julien reposait dans un appartement voisin
de celui de sa femme: selon le récit qu'il fait de cet événement, il
s'éveille en sursaut; il apprend avec étonnement le sujet de cette
émeute: incertain de ce qu'il doit faire, il s'adresse à Jupiter.
Comme le tumulte au-dehors, la frayeur au-dedans du palais croissaient
à tous les moments, il prie ce Dieu de lui manifester sa volonté par
quelque signe; et Jupiter lui fit, dit-il, connaître aussitôt qu'il ne
devait pas résister au désir des soldats. A l'entendre, il ne fut pas
aussi facile que Jupiter; il s'obstina à se tenir renfermé le reste de
la nuit. Au point du jour les soldats enfoncent les portes; ils entrent
l'épée à la main, et le forcent de sortir. Dès qu'il paraît, tous de
concert, le saluent du titre d'Auguste avec des acclamations réitérées.
[Note 281: On sait qu'il existe encore à Paris quelques restes de
ce palais, qui occupait autrefois un très-vaste emplacement, sur la
rive méridionale de la Seine.--S. M.]
[Note latérale: IX. Il résiste et se rend enfin au désir des soldats.]
Julien par ses paroles, par ses mouvements, par toutes les marques
d'un refus opiniâtre se défendait de l'empressement des soldats.
Tantôt il témoignait de l'indignation, tantôt il leur tendait les bras
et les conjurait avec larmes de ne pas déshonorer par une rébellion
tant de glorieuses victoires: _Calmez vos esprits_, s'écriait-il;
_sans allumer les feux d'une guerre civile, sans changer la face de
l'état, vous obtiendrez ce que vous désirez. Puisque vous ne pouvez
vous résoudre à quitter votre patrie, retournez dans vos quartiers:
je vous suis garant que vous ne passerez pas les Alpes; je me charge
de justifier vos alarmes auprès de l'empereur, dont la bonté écoutera
vos remontrances._ Ces paroles, loin de ralentir leur ardeur, semblent
l'embraser davantage. Tous redoublent leurs cris: déja une si longue
résistance excite leur colère; les menaces se mêlent aux acclamations;
enfin Julien se laisse vaincre. On l'élève sur un pavois; on le prie
de ceindre le diadème. Comme il protestait qu'il n'en avait point,
on s'écrie qu'il peut employer à cet usage le collier ou l'ornement
de tête de sa femme; quelques-uns même s'empressent à lui former
un diadème avec les courroies d'un cheval[282]. Julien rejetant des
parures si indécentes, un officier nommé Maurus[283] lui présenta
son collier, qu'il fut obligé d'accepter et de mettre sur sa tête.
Aussitôt, pour se conformer à la coutume observée par les Augustes à
leur avénement à l'empire, il promit cinq pièces d'or et une livre
d'argent pour chaque soldat. C'est ainsi que Julien fut revêtu de
la puissance souveraine. Quoiqu'il ne manquât ni d'éloquence ni de
vigueur, sa résistance ne fut pas aussi efficace que l'avait été celle
du généreux Germanicus, dont la fermeté inébranlable dans son devoir
avait bien su repousser les efforts d'une armée, qui s'obstinait avec
fureur à lui faire accepter le titre d'Auguste. Julien racontait
depuis à ses amis, que cette nuit même il avait vu en songe le génie
de l'empire, qui lui avait dit d'un ton de reproche: _Julien, il y a
long-temps que je me tiens à l'entrée de ta maison, dans l'intention
d'accroître ta dignité et ta fortune; tu m'as plusieurs fois rebuté:
si tu ne me reçois pas aujourd'hui que je suis appuyé de tant de
suffrages, je m'éloignerai à regret; mais n'oublie pas que je ne dois
demeurer auprès de toi que peu de temps_.
[Note 282: _Equi phaleræ._--S.-M.]
[Note 283: Il était alors hastaire dans les Pétulants, _Petulantium
hastatus_, où il remplissait les fonctions de porte-enseigne,
draconarius. Il fut ensuite créé comte. Il se conduisit mal quelque
temps après, lors de l'attaque du pas de Sucques. (Amm. Marc. l. 20, c.
4.).--S.-M.]
[Note latérale: X. Péril de Julien.]
Julien se renferma dans le palais, sans vouloir ni porter le diadème,
ni recevoir aucune visite, ni s'occuper d'aucune affaire. Il était,
dit-il, accablé de douleur et de confusion; il se reprochait en
soupirant de n'être pas demeuré jusqu'à la fin fidèle à Constance.
Tandis qu'un morne silence régnait autour de lui, les amis de Constance
profitent de ce moment pour tramer un complot; ils distribuent de
l'argent aux soldats, à dessein de les soulever contre le nouvel
empereur, ou du moins de les diviser. Ils avaient déja gagné un
eunuque de la chambre[284], lorsqu'un officier du palais vient avec
effroi en donner avis; et comme Julien ne paraissait pas l'écouter,
cet officier va jeter l'alarme parmi les troupes, en criant de toutes
ses forces: _Au secours, soldats, citoyens, étrangers; ne trahissez
pas celui que vous venez de nommer Auguste_. Ammien Marcellin ajoute,
que pour émouvoir plus vivement les esprits, il s'écria qu'on venait
d'assassiner l'empereur. Aussitôt les soldats accourent au palais; ils
s'y jettent en foule, les armes à la main: les gardes et les officiers
de Julien croyant que cette irruption soudaine était l'effet d'une
seconde révolution, se dispersent saisis d'effroi, et ne pensent qu'à
se sauver. Les soldats pénètrent jusqu'à l'appartement du prince[285];
ravis de le trouver plein de vie, ils ne peuvent retenir les transports
de leur joie; ils s'empressent à l'envi de lui baiser la main, de le
serrer entre leurs bras; et passant rapidement de ces mouvements de
tendresse à ceux de la fureur et de la vengeance, ils demandent la
mort des conjurés, ils les cherchent pour les massacrer. Le premier
usage que Julien fit de son autorité, fut de déclarer qu'il prenait
sous sa sauvegarde ceux qu'on regardait comme ses ennemis, qu'il ne
permettrait pas qu'on leur fît aucun mal, ni qu'on les outrageât, même
de paroles: _Songez_, disait-il, _qu'ils sont mes sujets, que je suis
leur empereur; ménagez mon honneur et le vôtre: vous deviendriez des
rebelles, et je ne serais moi-même qu'un tyran et un usurpateur, si
votre zèle pour moi se signalait par des meurtres, et s'il en coûtait
une goutte de sang pour m'élever à l'empire_. Ces paroles prononcées
d'un ton ferme et absolu désarmèrent les soldats. Julien donna la vie à
l'eunuque qui s'était chargé de le faire périr. Les amis de Constance,
rassurés par ces marques de clémence, mais tremblants encore de l'idée
du péril dont ils étaient à peine échappés, viennent se jeter à ses
pieds; ils l'environnent; ils ne peuvent exprimer que par leur silence
et par leurs larmes la reconnaissance dont ils sont pénétrés à l'égard
d'un prince si bon et si généreux.
[Note 284: Un décurion du palais, fonctionnaire d'un rang distingué
selon ce que rapporte Ammien Marcellin, l. 20, c. 4, _Palatii decurio,
qui ordo est dignitatis_. Les officiers de cet ordre portaient le titre
de Clarissimes.--S.-M.]
[Note 285: Jusque dans la salle du conseil, selon Ammien Marcellin,
où ils le trouvèrent revêtu des marques de sa dignité. _In consistorium
fulgentem eum augusto habitu conspexissent_, l. 20, c. 4.--S.-M.]
[Note latérale: XI. Il harangue les soldats.