La longueur de ce siége mit les Perses hors d'état d'entreprendre des
conquêtes plus éloignées. L'automne était déja avancée, et Sapor,
après la destruction de la ville, ne songeait qu'à retourner dans son
royaume avec les prisonniers et le butin[248]. Il fit inhumainement
mettre en croix le comte Élien et les tribuns, dont la capacité
et la valeur lui avaient fait perdre tant de sang. Il commanda de
rechercher et d'égorger sans miséricorde, comme déserteurs, tous les
habitants des pays d'au-delà du Tigre[249], qui se trouvèrent dans la
ville. Il emmena captifs Jacques et Cæsius, officiers du général de
la cavalerie[250], avec ceux qui restaient des soldats de la garde,
les mains liées derrière le dos. La femme de Craugasius, toujours
traitée avec honneur, était inconsolable de s'éloigner de Nisibe.
Veuve du vivant même de son mari, elle ne voyait d'autre remède à sa
douleur, que de l'attirer en Perse. Elle lui dépêche secrètement un
esclave fidèle, qui s'introduit dans Nisibe[251], et lui remet une
lettre dont elle l'avait chargé: elle le conjurait par les prières
les plus tendres, de venir changer en jours heureux des jours qu'elle
passerait sans lui dans les soupirs et dans les larmes. Craugasius
donna parole d'aller rejoindre sa femme à la première occasion; et
le messager retourna porter à sa maîtresse une si agréable nouvelle.
Tout était préparé; elle avait déja obtenu de Sapor, qu'il voulût
bien, avant que de quitter le pays, favoriser l'évasion de son mari.
L'absence de l'esclave, qui avait tout à coup disparu, donna du
soupçon aux commandants de Nisibe[252]. On menace Craugasius, on
l'accuse d'une intelligence secrète. Pour détourner les défiances,
il demande en mariage une fille de qualité; et sous prétexte d'aller
faire les apprêts de la fête nuptiale, il prend la route d'une maison
de campagne qu'il avait à huit milles de Nisibe[253]. Il est enlevé
en chemin par un parti de cavaliers perses envoyés exprès[254]. On le
conduit au camp de Sapor, qui le comble de faveurs. Il eut peu après la
douleur de perdre sa femme; mais il conserva les bonnes graces du roi,
auprès duquel il tenait le premier rang après Antonin. Celui-ci, plus
habile et plus exercé aux affaires, était principalement écouté, et le
succès justifiait toujours ses conseils. Sapor se retira triomphant en
apparence, mais en effet pénétré de douleur d'avoir si chèrement acheté
la prise d'une seule ville. Pendant soixante et treize jours, que dura
le siége, il perdit trente mille hommes, que l'on compta[255] morts
sur le champ de bataille après son départ. Il était aisé de distinguer
les corps des Romains de ceux des Perses: les premiers se corrompaient
aussitôt, et après quatre jours ils n'étaient plus reconnaissables; au
contraire les Perses se desséchaient sans perdre leur forme et sans se
corrompre: ce qu'Ammien attribue à leur frugalité, et à la sécheresse
de leur tempérament, causée par les chaleurs du climat qu'ils habitent.
[Note 248: Moïse de Khoren dit aussi, l. 3, c. 26, que Sapor,
après avoir emmené en captivité tous les habitants d'Amid, échappés au
carnage, s'en retourna dans son royaume. Il rappela encore, selon le
même auteur, les troupes qu'il avait en Arménie.--S.-M.]
[Note 249: _Transtigritani._ Moïse de Khoren remarque cependant que
Sapor épargna les Siouniens qui étaient dans la ville.--S.-M.]
[Note 250: _Jacobus et Cæsius numerarii apparitionis magistri
equitum._ Amm. Marc. l. 19, c. 9.--S.-M.]
[Note 251: Cet esclave, dit Ammien Marcellin, franchit le mont
_Izala_, et passa entre les deux forts de _Maridis_ et de _Lorne_.
Ces deux châteaux sont mentionnés dans d'autres auteurs. Le premier
répond à la ville actuelle de Merdin; pour l'autre, il nous est
inconnu.--S.-M.]
[Note 252: Au duc Cassianus et aux autres officiers qui étaient
dans cette ville. _Perculsus suspicione dux Cassianus, præsidentesque
ibi proceres alii._ Amm. Marc. l. 19, c. 9.--S.-M.]
[Note 253: _Ad villam octavo lapide ab urbe distantem._--S.-M.]
[Note 254: Ce détachement appartenait au corps de Tamsapor, qui
était resté sur la frontière.--S.-M.]
[Note 255: Selon Ammien Marcellin l. 19, c. 9, cette opération fut
faite par un tribun nommé Discenès, assisté d'un notaire.--S.-M.]
[Note latérale: LXIX.
Affaires de l'église.
Ath. de Synod. t. 1, p. 716-769, et epist. ad episc. Lib. p. 270-294.
Greg. Naz. or. 21. t. 1, p. 378-397.
Basil. adv. Eunom. l. 1, t. 1, p. 207-238.
Epiph. hær. 73, t. 1, p. 844-886.
Hier. Chron. et contra Lucifer. c. 7, t. 2, p. 178 et 179.
Rufin. l. 10, c. 21.
Sulp. Sev. l. 2, c. 57-60.
Socr. l. 2, c. 37, et seq.
Theod. l. 2, c. 18 et seq.
Soz. l. 4, c. 16 et seq.
Philost. l. 4, c. 10 et seq.
Chron. Alex. vel Pasch. p. 294.
Baronius. Till. Arian. art. 77 et suiv.