Le lendemain matin on aperçut du haut des murs un nombre infini de
prisonniers qu'on traînait au camp des Perses. Les partis ennemis
avaient depuis quelques jours pris et brûlé plusieurs châteaux; entre
autres celui de Ziata[245], très-considérable par sa force et par son
étendue, dont les fortifications embrassaient douze cent cinquante
pas de circuit[246]. Ils emmenaient beaucoup d'habitants; et comme
il se trouvait parmi eux grand nombre de vieillards et de femmes qui
ne pouvaient suivre, ces Barbares les abandonnaient dans le chemin
après leur avoir coupé les jarrets. Ce spectacle tirait des larmes
aux habitants. Personne n'y fut plus sensible que les soldats de la
Gaule. Ces guerriers braves et alertes, fort propres à se battre en
plaine, mais peu entendus dans les travaux d'un siége, gémissaient
de ne trouver aucune occasion de signaler leur courage. S'ennuyant
de cette inaction, ils sortaient étourdiment pour faire un coup de
main, et revenaient toujours avec perte; enfin retenus par force, ils
frémissaient d'impatience. Leur ardeur s'enflamma à la vue de ces
malheureux prisonniers. Ils demandent à grands cris qu'on leur ouvre
les portes; ils menacent même leurs officiers de les égorger, s'ils
les tiennent plus long-temps dans cette contrainte; et tels que des
bêtes féroces qui s'élancent avec fureur contre leurs barrières, ils
hachent les portes à coups de sabre. On eut peine à gagner sur eux
qu'ils attendissent la nuit pour aller, avec moins de péril, attaquer
les postes les plus proches. Dès qu'elle fut venue, les Gaulois,
armés de leurs haches et de leurs épées, sortent par une poterne, et
s'approchent sans bruit de la première garde: ils lui marchent sur le
ventre, massacrent la seconde garde qu'ils trouvent endormie, et vont
droit au camp dans le dessein de pénétrer, s'ils peuvent, jusqu'à la
tente de Sapor, et de le tuer au milieu de cent mille hommes. Les cris
des premiers qu'ils égorgent donnent l'alarme à tout le reste. En un
moment ils ont sur les bras des bataillons entiers: ils font ferme
d'abord avec une audace incroyable, et reçoivent à grands coups d'épée
ceux qui osent les approcher. Mais bientôt accablés de traits, et trop
faibles pour tenir tête à des flots de cavaliers et de fantassins qui
grossissent sans cesse et qui viennent fondre sur eux, ils reculent,
mais à petit pas et sans tourner le dos. On sonne la retraite dans la
ville, dont on ouvre les portes pour les recevoir; on fait jouer les
machines, mais sans les charger, pour faire peur aux ennemis et ne pas
risquer de tuer ces braves gens. Après avoir perdu quatre cents des
leurs, ils rentrent avant le jour, presque tous blessés, quelques-uns
mortellement. Constance, pour conserver la mémoire d'une action si
hardie, fit dresser dans la place publique d'Édesse les statues de
leurs capitaines[247] revêtus de leurs armes. Le jour étant venu,
découvrit aux Perses la perte qu'ils avaient faite. Il se trouva entre
les morts plusieurs satrapes et quelques-uns des principaux seigneurs.
Tout le camp retentissait de cris. Les attaques furent suspendues
pendant trois jours, dont les assiégés profitèrent pour se remettre de
leurs fatigues.
[Note 245: Ce château, dont la position est inconnue, pourrait être
une ville forte de la Sophène, nommée par les Arméniens _Kharpert_, et
appelée par les Syriens et les Arabes _Hisn-Ziad_, c'est-à-dire, _le
château de Ziad_. Voyez mes _Mémoires historiques et géographiques sur
l'Arménie_, t. 1, p. 95 et 96.--S.-M.]
[Note 246: On plutôt _dix stades_ (_spatio decem stadiorum
ambitur_), dit Ammien Marcellin, l. 19, c. 6. Comme nous ignorons de
quels stades il s'agit, nous ignorons aussi quelle pouvait être au
juste l'étendue de cette place.--S.-M.]
[Note 247: _Horum campiductoribus..... armatas statuas apud
Edessam..... locari jusserat imperator_, dit Ammien Marcellin, l. 19,
c. 6.--S.-M.]
[Note latérale: LXVI. Vigoureuse résistance.