Trois jours après il arrive devant Amid. Au lever de l'aurore, les
habitants voient du haut des murs toute la plaine et les coteaux
d'alentour étinceler de l'éclat des armes. Au milieu d'une troupe de
seigneurs et de rois de diverses nations paraissait Sapor, distingué
de tous les autres par la hauteur de sa taille, par l'éclat de ses
habits, et par son casque d'or en forme de tête de bélier, semé de
pierreries[236]. Ce fier monarque, résolu, suivant l'avis d'Antonin,
de pousser ses conquêtes jusque dans le cœur de l'empire, n'avait
pas dessein de s'arrêter devant cette ville: il se flattait que les
habitants saisis de crainte viendraient se jeter à ses pieds. Dans
cette confiance il s'approche jusqu'à être aisément reconnu. Mais
bientôt les traits lancés de dessus les murailles lui firent voir
la mort de si près, qu'une partie de son habit fut emportée par un
javelot[237]. Outré de fureur, et traitant cette hardiesse d'attentat
sacrilége, il protestait qu'il ruinerait la ville de fond en comble,
et donnait déja ses ordres pour les préparatifs d'un siége meurtrier.
Enfin, à la prière des principaux seigneurs, qui le conjuraient de ne
pas sacrifier à sa vengeance tant de glorieux projets, il consentit
à offrir le pardon aux habitants en les sommant de se rendre[238].
Au point du jour, Grumbates, roi des Chionites, escorté de ses plus
vaillants soldats, s'avançait hardiment vers les murs, pour faire
connaître la volonté de Sapor, lorsqu'un tireur habile, le voyant à
portée, perça de part en part à côté de lui son fils unique, qui dans
la première fleur de sa jeunesse faisait déja par sa bonne mine et
par sa valeur la joie de son père et l'espérance de son pays. Ce coup
jette d'abord l'effroi dans la troupe; ils prennent la fuite: mais
bientôt revenant sur leurs pas pour sauver le corps du jeune prince,
ils appellent à leurs secours le reste de l'armée. Les habitants font
une vigoureuse sortie; on combat pendant tout le jour avec acharnement
autour du corps, les uns pour l'enlever, les autres pour le défendre.
Enfin, la nuit étant survenue, les Perses en demeurent les maîtres,
et l'emportent à la faveur des ténèbres au travers du carnage. Tous
les princes prirent le deuil et partagèrent l'affliction du père. On
suspendit les opérations du siége, et on fit les funérailles selon
la coutume des Chionites. On plaça sur un lit élevé le corps revêtu
de ses armes ordinaires; à l'entour étaient dressés dix autres lits
mortuaires, sur chacun desquels était couchée une figure de cadavre
représentée au naturel. Les soldats partagés par bandes buvaient
et mangeaient en dansant, et en chantant des airs lugubres; et les
femmes qui suivaient toujours en grand nombre les armées des Perses,
pleuraient et poussaient de grands cris. Après ces cérémonies qui
durèrent sept jours, on brûla le corps, et on en recueillit les os dans
une urne d'argent, que le père avait dessein de remporter dans son pays.
[Note 236: _Aureum capitis arietini figmentum interstinctum
lapillis pro diademate gestans._ Sur des médailles sassanides qui
présentent trois têtes et qui sont attribuées à Varahran II et III, on
remarque que l'une de ces têtes est couverte d'une tiare recourbée, se
terminant en tête de sanglier, tandis que celle qui est en face, et qui
est regardée comme l'image de Narsès, est coiffée d'une tiare en forme
d'oiseau. Voy. _Description de Médailles antiques_, par M. Mionnet, t.
5, p. 694.--S.-M.]
[Note 237: Selon Moïse de Khoren (l. 3, c. 26), Sapor fut vivement
repoussé dans la première attaque qu'il fit contre Amid. Il fut obligé
de reculer jusqu'à Nisibe.--S.-M.]
[Note 238: Le même auteur rapporte une lettre de Sapor adressée aux
habitants de Tigranocerte ou Amid, pour les engager à se rendre. En
voici la suscription: _Le serviteur d'Ormuzd, le vaillant Schahpour,
roi des Ariens, aux habitants de Tigranocerte, qui ne sont pas comptés
au nombre des Ariens et des Anariens_. Pour comprendre ces dernières
paroles, il faut savoir que les Perses sont ordinairement appelés par
les Arméniens _Arikh_, ou Ariens, nom qui fut connu des Grecs; les
Anariens, sont les peuples soumis au grand roi, qui n'étaient point
Persans. Ce titre répond à celui de _roi de l'Iran et de l'Aniran_
qu'on trouve fréquemment sur les anciens monuments de la Perse et
qui équivaut à la qualification de _maître du monde_. _Iran_ est le
nom persan de la Perse; il a la même origine que celui des Ariens.
En disant aux habitants d'Amid, qu'ils ne sont pas comptés parmi les
Ariens et les Anariens, Sapor voulait leur dire, qu'ils étaient les
seuls qui osassent se regarder comme indépendants de son empire.
Voyez ce que j'ai dit à ce sujet, dans mes _Mémoires historiques et
géographiques sur l'Arménie_, t. 1, p. 274.--S.-M.]
[Note latérale: LXII. Premières attaques.]
Pour satisfaire la vengeance de Grumbates, la résolution fut prise
de détruire Amid. On donna aux troupes encore deux jours de repos,
pendant lesquels on envoya faire le dégât dans les campagnes voisines,
et l'on tint la ville enfermée de cinq rangs de tentes[239]. Au
commencement du troisième jour toute la plaine parut à perte de vue
couverte d'une brillante cavalerie. Les nations auxiliaires tirèrent
au sort chacune leur poste[240]. Les plus redoutables par leur valeur
étaient les Ségéstans[241], au milieu desquels marchaient à pas lents
des éléphants chargés de tours. L'aspect d'une si innombrable multitude
ôtait l'espoir aux assiégés, sans leur ôter le courage; ils résolurent
de s'ensevelir sous les ruines de leur ville. L'ennemi resta tout le
jour en présence sans faire aucun mouvement, et se retira au coucher
du soleil, dans le même ordre qu'il était venu. Avant le jour il se
rapproche au son des trompettes, et vient occuper les mêmes postes.
Dès que Grumbates eut donné le signal (c'était une javeline teinte de
sang qu'il lança contre la ville), les Perses, faisant avec leurs armes
un bruit terrible, courent insulter la muraille; ils déchargent leurs
traits; ils font jouer les machines qu'ils avaient enlevées de la ville
de Singara, prise et pillée dans les courses précédentes[242]. On leur
répond du haut des murs à coups de pierres, de dards, de javelots.
La nuit vient; ils la passent sous les armes, et font retentir les
échos d'alentour du nom de Constance et de celui de Sapor, auxquels
ils donnent à l'envi les titres les plus pompeux[243]. Au retour de
l'aurore, les trompettes sonnent; les décharges recommencent, la
journée n'est pas moins meurtrière. Les assiégés se relèvent tour à
tour. La nuit suivante les Perses prennent du repos; mais il n'en est
point pour les assiégés. Ils s'occupent moins de leurs blessures, que
du soin de réparer leurs brèches, de rétablir leurs machines, et de se
prémunir contre de nouvelles attaques.
[Note 239: De cinq rangs de boucliers, dit Ammien Marcellin, l. 19,
c. 2, _quinquies ordine multiplicato scutorum cingitur civitas_.--S.-M.]
[Note 240: Les Chionites à l'orient; les Ségestans à l'occident;
les Albaniens an midi, et les Vertes (_Vertæ_) au nord. J'ignore quel
était ce dernier peuple. Pour les autres voyez la note suivante, et
ci-devant, p. 177, note 1, et p. 285, note 1.--S.-M.]
[Note 241: _Segestani._ Ce sont les peuples du _Sedjestan_ ou
_Sistan_, grande province de la Perse orientale, limitrophe de l'Inde.
Elle fut nommée par les anciens _Sacastène_.--S.-M.]
[Note 242: Moïse de Khoren rapporte (l. 3, c. 28), que Sapor
employa, pour battre les murs de Tigranocerte, les prisonniers grecs,
on plutôt romains, qui étaient en son pouvoir et qu'il leur promit la
liberté en récompense des services qu'ils devaient lui rendre en cette
occasion. Ils accomplirent les intentions du roi, et manœuvrèrent les
machines qui contribuèrent à la prise de la ville.--S.-M.]
[Note 243: Les Romains appelaient Constance, le maître de
l'univers, _dominus rerum et mundi_. Quant aux titres que les Perses
donnaient à Sapor, c'étaient ceux de _Saansaa_ et de _Pyrosès, Saansaan
appellantibus et Pyrosen_, ce qui signifie, dit Ammien Marcellin,
l. 19, c. 2, _roi des rois_ et _vainqueur dans les combats, quod
rex regibus imperans et bellorum victor interpretatur_. Ces deux
explications sont fort exactes. Car le premier nom est _Schahanschah_,
qui en Persan signifie encore _roi des rois_; pour l'autre c'est
le mot _Fyrouz_, qui s'écrivait autrefois _Pyrouz_ et qui signifie
_vainqueur_. Moïse de Khoren, en parlant (l. 2, c. 61) des expéditions
que le roi des Parthes Vagharsch, ou Vologèse III, entreprit contre les
Romains, rapporte que ce prince prit le nom de _Peroz_, c'est-à-dire
_vainqueur_, en mémoire des victoires qu'il avait gagnées.--S.-M.]
[Note latérale: LXIII. Lâcheté de Sabinianus.