Sur la nouvelle de ce mouvement, Ursicin prend la route de Samosate,
à dessein de rompre les ponts de Zeugma[230] et de Capersane, et
de fermer aux Perses l'entrée de la Syrie. La lâcheté de ceux qui
couvraient la marche, le mit en grand péril. Deux corps de cavalerie,
qui faisaient environ sept cents hommes, arrivés depuis peu d'Illyrie,
étaient chargés d'observer l'ennemi et de garder les passages.
Craignant eux-mêmes d'être attaqués, ils quittaient leur poste pendant
la nuit, quand il était plus nécessaire de faire bonne garde, et
s'écartaient du grand chemin pour boire et dormir à leur aise. Tamsapor
et Nohodarès, qui commandaient l'avant-garde composée de vingt mille
chevaux, instruits de cette négligence, passent sans être aperçus et
vont se cacher derrière des hauteurs dans le voisinage d'Amid. Au point
du jour Ursicin et sa troupe commençaient à marcher vers Samosate,
lorsque ses coureurs ayant du haut d'une colline découvert l'ennemi
qui s'avançait à toute bride, viennent donner l'alarme. On ne savait à
quoi se résoudre: soit qu'on prît la fuite devant une cavalerie bien
montée, soit qu'on essayât de combattre un nombre fort supérieur, la
mort semblait inévitable. Pendant cette incertitude on avait déja perdu
quelques soldats qui s'étaient hasardés à courir sur l'ennemi. Les deux
partis s'approchent: Ursicin ayant reconnu Antonin, qui marchait à la
tête des Perses, le charge de reproches, le traitant de perfide et de
scélérat. Celui-ci ôtant sa tiare, et se courbant jusqu'à terre, les
mains derrière le dos, ce qui, chez les Perses, marque la plus profonde
soumission: _Pardonne-moi_, dit-il, _illustre comte, mon patron et mon
maître: je mérite les noms que tu me donnes; mais la nécessité m'excuse
en même temps qu'elle me rend criminel; c'est l'injustice de mes
persécuteurs qui m'a jeté dans cette extrémité: tu ne le sais que trop,
puisque ta haute fortune, qui protégeait ma misère, n'a pu me défendre
contre leur avarice_. Après ces paroles il se retire dans le gros de
la troupe, mais sans tourner le dos, montrant par là le respect qu'il
conservait pour Ursicin. Dans ce moment quelques soldats de la queue
placés sur une éminence s'écrient qu'ils voient arriver en grande hâte
une multitude de cavaliers armés de toutes pièces. Les Romains se
débandent aussitôt pour prendre la fuite. Mais rencontrant partout une
foule d'ennemis, ils se rallient en peloton. Résolus de vendre bien
cher leur vie, et se battant en retraite, ils sont poussés jusqu'au
Tigre, dont les bords étaient fort élevés. Une partie est renversée
dans le fleuve: chargés de leurs armes, les uns restent enfoncés dans
la vase, les autres sont engloutis dans les eaux; une autre partie
combat et dispute sa vie; quelques-uns gagnent les défilés du mont
Taurus. Entre ces derniers, Ursicin, reconnu et enveloppé d'un gros
d'ennemis, s'échappe par la vîtesse de son cheval avec un tribun nommé
Aïadalthe et un seul valet. Ammien Marcellin se sauve vers la ville
d'Amid, où l'on ne pouvait arriver de ce côté-là que par un chemin
escarpé et fort étroit. Comme les Perses montaient avec les fuyards,
les habitants n'osaient ouvrir les portes. Les Romains passèrent la
nuit sur la pente, resserrés entre les ennemis et les murailles;
et la presse était si grande, que les morts mêlés avec les vivants
demeuraient debout faute de place pour tomber. Ammien rapporte qu'il
eut toute la nuit devant lui un soldat, dont la tête était fendue en
deux parts d'un coup de cimeterre, et qui resta sur ses pieds comme un
pieu fiché en terre. Cependant les pierres et les javelots partaient à
tous moments du haut des murailles, et, passant par-dessus la tête des
Romains, allaient chercher les ennemis. Au point du jour on ouvrit une
poterne. On pouvait à peine trouver place dans une ville assez petite,
dont les rues étaient remplies d'une foule d'habitants des campagnes
d'alentour[231]. Une foire célèbre qui se tenait dans ce temps de
l'année, les y avait rassemblés de toutes parts.
[Note 230: C'est-à-dire _le Pont_. Tel était le nom d'une place
forte située en Syrie, sur la rive droite de l'Euphrate, à 24 milles
d'Hiérapolis. C'est maintenant un lieu ruiné et sans nom, situé
vis-à-vis de Birah en Mésopotamie, lieu où l'on traverse le fleuve,
pour aller dans la haute Asie. Zeugma était sur le passage de la grande
route, par laquelle se dirigeaient toutes les armées romaines, dans les
expéditions entreprises contre les Parthes ou les Perses.--S.-M.]
[Note 231: Rien n'indique dans le récit d'Ammien Marcellin,
quelle pouvait être la grandeur de la ville d'Amid. Avant les travaux
que Constance y avait fait faire, lorsqu'il était encore César,
elle était _perbrevis_; mais tout indique que, depuis, elle était
devenue une ville considérable. Cependant Ammien Marcellin dit dans
un autre endroit (l. 19, c. 2), qu'elle n'avait pas une très-grande
circonférence, _civitatis ambitum non nimium amplæ_. On n'y pouvait
trouver assez de place pour donner la sépulture aux guerriers qui
périssaient, ce qui se conçoit, puisque la ville était située au sommet
d'une hauteur, dont elle occupait toute la surface. Malgré cela outre
la population ordinaire, et tous les réfugiés des deux sexes, il y
avait encore vingt mille soldats, _et militibus aliis paucis adusque
numerum millium_ XX. Ceci est en rapport avec ce que dit Ammien de
la multitude de troupes renfermées dans cette ville. On n'y pouvait
trouver de place quand Ammien s'y réfugia; non qu'elle fût petite;
mais sa population s'était grossie des habitants du voisinage qui
s'y étaient retirés, et par ce qu'une foire qui se tenait dans ses
fauxbourgs, y avait attiré des paysans. Le contemporain Faustus de
Byzance (l. 4, c. 24) dit que, lorsque les Perses s'en emparèrent, ils
y détruisirent quarante mille maisons. Ce récit, fût-il exagéré, fait
toujours voir qu'Amid était effectivement une très-grande ville.--S.-M.]
[Note latérale: LIX. État de la ville d'Amid.