Ces princes ayant passé au-delà de Ninive, grande ville de l'Adiabène,
s'arrêtèrent au milieu d'un pont sur le fleuve Anzabas qui se décharge
dans le Tigre. Ce fleuve est celui qui portait chez les Grecs le nom de
_Capros_[222]. Ils y firent un sacrifice et consultèrent les entrailles
de la victime. Ammien jugea qu'il fallait au moins trois jours à une
armée aussi nombreuse pour passer le fleuve, et il retourna porter
ces nouvelles à Ursicin. On dépêche aussitôt des courriers à Cassius
et à Euphronius gouverneur de la province[223]. Ceux-ci obligent les
paysans de se retirer dans les places fortes avec leurs familles et
leurs troupeaux; ils font évacuer la ville de Carrhes, qui n'était
pas en état de soutenir un siége; et pour ôter la subsistance aux
ennemis, ils mettent le feu aux campagnes et consument les moissons et
les fourrages; en sorte qu'il ne resta rien sur terre entre le Tigre
et l'Euphrate. Cet incendie fit périr quantité de bêtes féroces, et
surtout de lions, qui sont très-cruels dans ces contrées, et qui
s'y multiplieraient jusqu'à les rendre inhabitables, si la nature
elle-même ne prenait soin de les détruire. Les ardeurs excessives
de l'été produisent des essaims innombrables de moucherons, qui,
s'attaquant aux yeux des lions, les mettent dans une telle fureur, que
ces animaux vont se précipiter dans les fleuves, ou s'arrachent les
yeux avec leurs griffes. En même temps on travaillait avec ardeur à
fortifier les rives de l'Euphrate du côté de la Syrie; on y élevait des
redoutes; on plantait des palissades; on établissait des batteries de
catapultes et de balistes[224]. Dans ce mouvement général, Sabinianus,
tranquille à Édesse[225], regrettant les théâtres où il avait passé sa
vie, s'amusait à faire exécuter par ses soldats des danses militaires
au son des trompettes et des clairons. Ursicin, quoique sans emploi,
prenait sur lui tout le soin de la province, et tout le fardeau du
commandement: la nécessité jointe à sa haute réputation lui rendait
l'autorité que la cabale lui avait ôtée.
[Note 222: Ce fleuve, appelé actuellement le grand Zab, descend
des montagnes des Curdes, et se jette dans le Tigre un peu au-dessous
de Mousoul. J'aurai occasion d'en reparler dans la suite de cette
histoire.--S.-M.]
[Note 223: _Rectorem provinciæ._--S.-M.]
[Note 224: _Tribuni cum Protectoribus missi, citeriores ripas
Euphratis castellis, et præacutis sudibus, omnique præsidiorum genere
communibant, tormenta, quà non erat voraginosum, locis opportunis
aptantes._ (Amm. Marc. l. 18, c. 7.)--S.-M.]
[Note 225: Selon Ammien Marcellin c'était au milieu des tombeaux
d'Édesse qu'il passait son temps, _per Edessena sepulcra_.--S.-M.]
[Note latérale: LVII. Les Perses en Mésopotamie.
Amm. l. 18, c. 7.