Amm. l. 18, c. 6.]

Dès que le bruit de ce changement se fut répandu, ce fut dans tout

l'Orient un cri général. Toutes les villes témoignaient leurs regrets

par des décrets honorables en faveur d'Ursicin: on gémissait de se voir

enlever un puissant défenseur, qui avec de mauvaises troupes avait

su si long-temps défendre cette partie de l'empire. L'incapacité de

son successeur dans des circonstances si périlleuses augmentait le

chagrin de sa perte. Ce même événement donnait aux Perses les plus

belles espérances. Antonin conseillait à Sapor de ne pas s'arrêter à

des siéges toujours ruineux; mais de passer l'Euphrate et de fondre

rapidement sur ces riches provinces que la guerre avait épargnées

depuis Valérien. Il s'offrait de le conduire à une conquête assurée.

Ce conseil fut approuvé; on fit les préparatifs de cette brillante

expédition. Ursicin revenait en Italie; il était déja aux bords de

l'Hèbre, quand il reçut une seconde lettre du prince, qui le renvoyait

sur ses pas, mais sans emploi. Les eunuques avaient changé d'avis;

ils avaient fait réflexion qu'en laissant Ursicin en Orient, ils

pourraient lui imputer toutes les fautes de Sabinianus, et donner à

celui-ci tout l'honneur des succès.

[Note latérale: LV. Arrivée des Perses.]

Les rapports des espions et des transfuges s'accordaient sur les

mouvements des Perses. On crut que leur dessein était d'attaquer

Nisibe; et comme Sabinianus restait dans l'inaction, Ursicin y accourut

pour mettre la ville en état de défense. Dès qu'il y fut entré, la

fumée et les flammes, qui se faisaient voir depuis les bords du

Tigre jusque fort près de la ville[212], annoncèrent l'arrivée des

coureurs ennemis. Ursicin sortit pour les reconnaître, et s'avança

jusqu'à deux milles[213] de Nisibe. Il fut coupé au retour et obligé

de s'enfuir avec sa troupe vers le mont Izala[214], situé entre cette

ville et celle d'Amid[215]. Les ennemis le poursuivirent vivement,

à la faveur de la lune qui était dans son plein; et comme le pays

qu'il traversait était une campagne toute découverte et sans aucune

retraite, il était pris, si, pour donner le change, il n'eût fait

attacher une lanterne sur la selle d'un cheval, qu'on fit tourner

vers la gauche, tandis qu'Ursicin prenait sur la droite, du côté des

montagnes. Les Perses suivirent cette lumière et furent dupes de

ce stratagème. L'historien Ammien Marcellin, attaché à la personne

d'Ursicin, l'accompagnait dans ce péril. Ils arrivèrent à un lieu nommé

_Meïacarire_, planté de vignes et d'arbres fruitiers: ce mot signifiait

en syrien _sources d'eau fraîche_[216]. Les habitants avaient pris la

fuite; on n'y trouva qu'un soldat qui s'y tenait caché: on l'amena

au général. Ce malheureux s'étant coupé dans ses réponses, on le

força par menaces à dire la vérité. Il déclara _qu'il était Parisien,

qu'il avait servi en Gaule dans la cavalerie, et que, par crainte

d'un châtiment qu'il avait mérité, il s'était sauvé jusqu'en Perse;

qu'il s'y était marié, et qu'il avait plusieurs enfants; qu'étant

employé en qualité d'espion, il avait souvent donné aux Perses de

bons avis; qu'actuellement Tamsapor et Nohodarès, chefs des coureurs,

l'avaient envoyé en avant pour prendre langue_. Quand on eut tiré de

lui les instructions dont on avait besoin, on le tua. Ursicin courut

promptement à Amid, pour laquelle il craignait une surprise. Il y vit

bientôt arriver des espions romains, dépêchés par Procope et par le

comte Lucillianus, ambassadeurs de Constance auprès de Sapor, et que

ce prince retenait en Perse. L'avis qu'ils portaient était écrit sur

un parchemin collé au-dedans du fourreau de leur épée. Il était conçu

en termes énigmatiques, qui signifiaient que le roi de Perse, excité

par le traître Antonin, allait passer l'Anzabas et le Tigre, dans

l'intention de se rendre maître de tout l'Orient[217]. Ursicin, pour

avoir des connaissances plus précises, envoya dans la Gordyène[218]

Ammien Marcellin, avec un centurion d'une fidélité reconnue. Le satrape

de ce pays s'appelait Jovinianus[219]: envoyé dès sa première jeunesse

en Syrie, en qualité d'ôtage, il y avait pris le goût des lettres, et

brûlant d'envie de revenir sur les terres de l'empire pour y passer

sa vie, il entretenait avec les Romains une secrète intelligence.

Ammien fut bien reçu, exposa le sujet de sa mission, et fut conduit

par un guide fidèle, sur un rocher fort élevé, d'où l'on découvrait

une étendue de seize à dix-sept lieues de pays. Au troisième jour, il

aperçut à l'horizon au-delà du Tigre une multitude immense: c'était

l'armée des Perses conduite par Sapor; à la gauche duquel (cette place

était chez les Perses la plus honorable) marchait Grumbates, roi des

Chionites[220]: ce prince quoiqu'il ne fût encore que de moyen âge,

portait déja sur son front les rides de la vieillesse, témoignage

glorieux de ses travaux: son courage et ses exploits l'avaient rendu

fameux dans tout l'Orient. A la droite de Sapor on voyait le roi

d'Albanie[221]. Ils étaient suivis d'un grand nombre de seigneurs, et

d'une armée innombrable, rassemblée de diverses nations, et composée de

vieilles troupes accoutumées aux hasards et aux fatigues de la guerre.

[Note 212: Depuis le Tigre jusqu'au _Camp des Maures_, jusqu'à

_Sisara_ et même jusqu'auprès de la ville, dit Ammien Marcellin. _A

Tigride per Castra Maurorum, et Sisara, et conlimitia reliqua adusque

civitatem._ _Sisara_ m'est inconnu. Pour le lieu appelé _Castra

Maurorum_ (le Camp des Maures), d'Anville s'est trompé en disant qu'il

en est question dans la _Notice de l'empire_, où selon lui il y aurait

une faute (_Géogr. anc._, t. 2, p. 203), et où il faudrait lire _Castra

Mororum_ (le Camp des mûriers). C'est une erreur de d'Anville; dans

aucun endroit de la _Notice de l'empire_ il n'est question d'un lieu

nommé _Castra Maurorum_, soit en Mésopotamie, soit partout ailleurs. Il

prétend aussi que c'est le lieu nommé par les modernes _Kafartouta_,

entre Dara et Rasaïn. Quand cette identité serait incontestable, je

ne vois pas pourquoi on rejetterait la leçon fournie par Ammien. Ce

lieu pouvait bien être une station des troupes Maures, qui à cette

époque étaient en fort grand nombre au service de l'empire. Il est

probable que c'est à cette circonstance que cette forteresse devait le

nom qu'elle portait. Ammien Marcellin dit ailleurs (l. 25, c. 7.) que

c'était une place importante, _munimentum perquam opportunum_.--S.-M.]

[Note 213: _Ad secundum lapidem._--S.-M.]

[Note 214: C'est le nom que les Syriens donnaient au mont Masius,

qui séparait la Mésopotamie de l'Arménie. Voyez mes _Mémoires hist. et

géogr. sur l'Arménie_, t. 1, p. 48 et 49.--S.-M.]

[Note 215: Jusqu'à un mauvais château, _munimentum infirmum_, nommé

_Amudis_.--S.-M.]

[Note 216: Cette étymologie donnée par Ammien Marcellin est

très-exacte. _Meïacarire_, dit-il, _nomine venissemus, cui fontes

dedere vocabulum gelidi_, l. 18, c. 6.--S.-M.]

[Note 217: Cette lettre était ainsi conçue: _Amandatis procul

Graiorum legatis, forsitan et necandis, Rex longævus non contentus

Hellesponto, junctis Granici et Rhyndaci pontibus, Asiam cum numerosis

populis pervasurus adveniet, suopte ingenio irritabilis et asperrimus,

auctore et incensore Hadriani quondam Romani principis successore:

actum et conclamatum est, ni caverit Græcia_. Amm. Marcell. l. 18, c.

6.--S.-M.]

[Note 218: Ammien Marcellin l'appelle _Corduene_: c'est le même

pays, dont le nom est prononcé d'une manière un peu différente. C'est

le pays et le nom des Curdes modernes.--S.-M.]

[Note 219: Ce satrape paraît être le même que celui qui est

nommé _Junius_ dans la chronique de Malala (part. 2, p. 27, ed.

Chilmead).--S.-M.]

[Note 220: Voyez ce que j'ai dit de ces peuples, ci-devant, liv.

IX, § 30, p. 177, note 1.--S.-M.]

[Note 221: Il s'agit peut-être ici des peuples barbares qui

habitaient la partie septentrionale du Schirwan actuel, qui est

l'Albanie des anciens. Ce pays occupé actuellement par les Lezghis,

encore la terreur des régions environnantes, était alors possédé par le

mème peuple, appelé par les anciens _Legæ_, et par les Arméniens _Gheg_

ou _Leg_. Ceux-ci les représentent comme les alliés constants des rois

de Perse, dans leurs guerres contre l'Arménie et contre l'empire. Peu

après l'époque qui nous occupe un certain _Schergir_ était leur roi, et

c'est sans doute de lui que parle Ammien Marcellin.--S.-M.]

[Note latérale: LVI. Précautions des Romains.

Amm. l. 18, c. 7.

Histoire du Bas-Empire. Tome 02 · 第 208 / 331 题