Dès que le bruit de ce changement se fut répandu, ce fut dans tout
l'Orient un cri général. Toutes les villes témoignaient leurs regrets
par des décrets honorables en faveur d'Ursicin: on gémissait de se voir
enlever un puissant défenseur, qui avec de mauvaises troupes avait
su si long-temps défendre cette partie de l'empire. L'incapacité de
son successeur dans des circonstances si périlleuses augmentait le
chagrin de sa perte. Ce même événement donnait aux Perses les plus
belles espérances. Antonin conseillait à Sapor de ne pas s'arrêter à
des siéges toujours ruineux; mais de passer l'Euphrate et de fondre
rapidement sur ces riches provinces que la guerre avait épargnées
depuis Valérien. Il s'offrait de le conduire à une conquête assurée.
Ce conseil fut approuvé; on fit les préparatifs de cette brillante
expédition. Ursicin revenait en Italie; il était déja aux bords de
l'Hèbre, quand il reçut une seconde lettre du prince, qui le renvoyait
sur ses pas, mais sans emploi. Les eunuques avaient changé d'avis;
ils avaient fait réflexion qu'en laissant Ursicin en Orient, ils
pourraient lui imputer toutes les fautes de Sabinianus, et donner à
celui-ci tout l'honneur des succès.
[Note latérale: LV. Arrivée des Perses.]
Les rapports des espions et des transfuges s'accordaient sur les
mouvements des Perses. On crut que leur dessein était d'attaquer
Nisibe; et comme Sabinianus restait dans l'inaction, Ursicin y accourut
pour mettre la ville en état de défense. Dès qu'il y fut entré, la
fumée et les flammes, qui se faisaient voir depuis les bords du
Tigre jusque fort près de la ville[212], annoncèrent l'arrivée des
coureurs ennemis. Ursicin sortit pour les reconnaître, et s'avança
jusqu'à deux milles[213] de Nisibe. Il fut coupé au retour et obligé
de s'enfuir avec sa troupe vers le mont Izala[214], situé entre cette
ville et celle d'Amid[215]. Les ennemis le poursuivirent vivement,
à la faveur de la lune qui était dans son plein; et comme le pays
qu'il traversait était une campagne toute découverte et sans aucune
retraite, il était pris, si, pour donner le change, il n'eût fait
attacher une lanterne sur la selle d'un cheval, qu'on fit tourner
vers la gauche, tandis qu'Ursicin prenait sur la droite, du côté des
montagnes. Les Perses suivirent cette lumière et furent dupes de
ce stratagème. L'historien Ammien Marcellin, attaché à la personne
d'Ursicin, l'accompagnait dans ce péril. Ils arrivèrent à un lieu nommé
_Meïacarire_, planté de vignes et d'arbres fruitiers: ce mot signifiait
en syrien _sources d'eau fraîche_[216]. Les habitants avaient pris la
fuite; on n'y trouva qu'un soldat qui s'y tenait caché: on l'amena
au général. Ce malheureux s'étant coupé dans ses réponses, on le
força par menaces à dire la vérité. Il déclara _qu'il était Parisien,
qu'il avait servi en Gaule dans la cavalerie, et que, par crainte
d'un châtiment qu'il avait mérité, il s'était sauvé jusqu'en Perse;
qu'il s'y était marié, et qu'il avait plusieurs enfants; qu'étant
employé en qualité d'espion, il avait souvent donné aux Perses de
bons avis; qu'actuellement Tamsapor et Nohodarès, chefs des coureurs,
l'avaient envoyé en avant pour prendre langue_. Quand on eut tiré de
lui les instructions dont on avait besoin, on le tua. Ursicin courut
promptement à Amid, pour laquelle il craignait une surprise. Il y vit
bientôt arriver des espions romains, dépêchés par Procope et par le
comte Lucillianus, ambassadeurs de Constance auprès de Sapor, et que
ce prince retenait en Perse. L'avis qu'ils portaient était écrit sur
un parchemin collé au-dedans du fourreau de leur épée. Il était conçu
en termes énigmatiques, qui signifiaient que le roi de Perse, excité
par le traître Antonin, allait passer l'Anzabas et le Tigre, dans
l'intention de se rendre maître de tout l'Orient[217]. Ursicin, pour
avoir des connaissances plus précises, envoya dans la Gordyène[218]
Ammien Marcellin, avec un centurion d'une fidélité reconnue. Le satrape
de ce pays s'appelait Jovinianus[219]: envoyé dès sa première jeunesse
en Syrie, en qualité d'ôtage, il y avait pris le goût des lettres, et
brûlant d'envie de revenir sur les terres de l'empire pour y passer
sa vie, il entretenait avec les Romains une secrète intelligence.
Ammien fut bien reçu, exposa le sujet de sa mission, et fut conduit
par un guide fidèle, sur un rocher fort élevé, d'où l'on découvrait
une étendue de seize à dix-sept lieues de pays. Au troisième jour, il
aperçut à l'horizon au-delà du Tigre une multitude immense: c'était
l'armée des Perses conduite par Sapor; à la gauche duquel (cette place
était chez les Perses la plus honorable) marchait Grumbates, roi des
Chionites[220]: ce prince quoiqu'il ne fût encore que de moyen âge,
portait déja sur son front les rides de la vieillesse, témoignage
glorieux de ses travaux: son courage et ses exploits l'avaient rendu
fameux dans tout l'Orient. A la droite de Sapor on voyait le roi
d'Albanie[221]. Ils étaient suivis d'un grand nombre de seigneurs, et
d'une armée innombrable, rassemblée de diverses nations, et composée de
vieilles troupes accoutumées aux hasards et aux fatigues de la guerre.
[Note 212: Depuis le Tigre jusqu'au _Camp des Maures_, jusqu'à
_Sisara_ et même jusqu'auprès de la ville, dit Ammien Marcellin. _A
Tigride per Castra Maurorum, et Sisara, et conlimitia reliqua adusque
civitatem._ _Sisara_ m'est inconnu. Pour le lieu appelé _Castra
Maurorum_ (le Camp des Maures), d'Anville s'est trompé en disant qu'il
en est question dans la _Notice de l'empire_, où selon lui il y aurait
une faute (_Géogr. anc._, t. 2, p. 203), et où il faudrait lire _Castra
Mororum_ (le Camp des mûriers). C'est une erreur de d'Anville; dans
aucun endroit de la _Notice de l'empire_ il n'est question d'un lieu
nommé _Castra Maurorum_, soit en Mésopotamie, soit partout ailleurs. Il
prétend aussi que c'est le lieu nommé par les modernes _Kafartouta_,
entre Dara et Rasaïn. Quand cette identité serait incontestable, je
ne vois pas pourquoi on rejetterait la leçon fournie par Ammien. Ce
lieu pouvait bien être une station des troupes Maures, qui à cette
époque étaient en fort grand nombre au service de l'empire. Il est
probable que c'est à cette circonstance que cette forteresse devait le
nom qu'elle portait. Ammien Marcellin dit ailleurs (l. 25, c. 7.) que
c'était une place importante, _munimentum perquam opportunum_.--S.-M.]
[Note 213: _Ad secundum lapidem._--S.-M.]
[Note 214: C'est le nom que les Syriens donnaient au mont Masius,
qui séparait la Mésopotamie de l'Arménie. Voyez mes _Mémoires hist. et
géogr. sur l'Arménie_, t. 1, p. 48 et 49.--S.-M.]
[Note 215: Jusqu'à un mauvais château, _munimentum infirmum_, nommé
_Amudis_.--S.-M.]
[Note 216: Cette étymologie donnée par Ammien Marcellin est
très-exacte. _Meïacarire_, dit-il, _nomine venissemus, cui fontes
dedere vocabulum gelidi_, l. 18, c. 6.--S.-M.]
[Note 217: Cette lettre était ainsi conçue: _Amandatis procul
Graiorum legatis, forsitan et necandis, Rex longævus non contentus
Hellesponto, junctis Granici et Rhyndaci pontibus, Asiam cum numerosis
populis pervasurus adveniet, suopte ingenio irritabilis et asperrimus,
auctore et incensore Hadriani quondam Romani principis successore:
actum et conclamatum est, ni caverit Græcia_. Amm. Marcell. l. 18, c.
6.--S.-M.]
[Note 218: Ammien Marcellin l'appelle _Corduene_: c'est le même
pays, dont le nom est prononcé d'une manière un peu différente. C'est
le pays et le nom des Curdes modernes.--S.-M.]
[Note 219: Ce satrape paraît être le même que celui qui est
nommé _Junius_ dans la chronique de Malala (part. 2, p. 27, ed.
Chilmead).--S.-M.]
[Note 220: Voyez ce que j'ai dit de ces peuples, ci-devant, liv.
IX, § 30, p. 177, note 1.--S.-M.]
[Note 221: Il s'agit peut-être ici des peuples barbares qui
habitaient la partie septentrionale du Schirwan actuel, qui est
l'Albanie des anciens. Ce pays occupé actuellement par les Lezghis,
encore la terreur des régions environnantes, était alors possédé par le
mème peuple, appelé par les anciens _Legæ_, et par les Arméniens _Gheg_
ou _Leg_. Ceux-ci les représentent comme les alliés constants des rois
de Perse, dans leurs guerres contre l'Arménie et contre l'empire. Peu
après l'époque qui nous occupe un certain _Schergir_ était leur roi, et
c'est sans doute de lui que parle Ammien Marcellin.--S.-M.]
[Note latérale: LVI. Précautions des Romains.
Amm. l. 18, c. 7.