Les menaces de Sapor éclatèrent cette année. Ce prince avide de
conquêtes, ayant trouvé de nouveaux secours dans les nations féroces
avec lesquelles il venait de conclure la paix, s'occupa, pendant
l'hiver, à ramasser des vivres, des armes, et à lever des soldats,
dans le dessein d'entrer sur les terres de l'empire. Résolu de faire
les plus grands efforts, il consulta tous les devins de son royaume:
on dit même qu'il alla jusqu'à immoler des hommes[203], pour chercher
dans leurs entrailles des pronostics de ses succès. Mais un transfuge
lui fournit des lumières plus sûres que tous ses oracles et tous ses
sacrifices. Antonin était un riche négociant établi en Mésopotamie,
et très-connu dans ces contrées. Sa fortune fit envie à des hommes
puissants qui lui suscitèrent des procès. Afin de ne pas manquer
leur proie, ils s'appuyèrent des officiers du fisc qui entrèrent en
collusion avec eux. Antonin habile et rompu aux affaires, après avoir,
malgré la protection d'Ursicin, perdu plusieurs procès, n'espérant
rien de ses juges vendus à l'injustice, feignit de s'exécuter de bonne
grâce; il reconnut des dettes qu'il n'avait pas contractées, et fit
des billets payables à termes, se réservant au fond du cœur l'espoir
de la vengeance. Ayant dressé son plan, il se mit au service de
Cassianus, commandant des troupes de la province, qui, comptant sur son
intelligence, l'employa à tenir ses rôles[204]. Cette commission lui
donna sans doute le moyen de s'instruire à fond, et en peu de temps,
de tout le détail militaire. Quand il eut acquis ces connaissances,
il songea à les porter en Perse; et pour se procurer la facilité
d'approcher des frontières sans donner de soupçons, il acheta une
petite terre sur les bords du Tigre[205]. Il y transporta sa famille,
et, dans les fréquents voyages qu'il y faisait, il trouva moyen de
lier un commerce secret avec Tamsapor, qui commandait de l'autre côté
du fleuve[206]. Le terme de l'échéance de ses billets arriva, et
l'intendant des finances d'intelligence avec ses prétendus créanciers
se mettait en devoir de le poursuivre, lorsqu'Antonin escorté d'un
parti de Perses, qui se rendirent auprès de lui pour favoriser sa
fuite, se jeta dans des barques avec sa femme, ses enfants et tous ses
effets, et passa à l'autre bord. On le conduit à Sapor, qui le reçoit à
bras ouverts, et lui donne place à sa table et dans son conseil[207].
Ce transfuge, animé par le ressentiment et par le désir de servir
son nouveau maître, devint le plus mortel ennemi des Romains. Il ne
cessait d'animer Sapor, en lui reprochant qu'il savait vaincre, mais
qu'il ne savait pas faire usage de ses victoires: il lui rappelait ses
campagnes passées[208], tant d'efforts sans succès, tant de succès sans
aucun fruit; _qu'après avoir terrassé les Romains à Singara[209], il
avait laissé la victoire ensevelie dans les ombres de la nuit, et que
les Perses vainqueurs, comme de concert avec les vaincus, n'avaient
osé approcher d'Édesse, ni des ponts de l'Euphrate; quels avantages
n'aurait pas remportés le plus brave et le plus puissant monarque du
monde, s'il fût tombé sur l'empire dans le temps où les Romains le
déchiraient eux-mêmes par la guerre civile_. C'était la coutume des
Perses de délibérer sur les affaires les plus importantes au milieu des
festins. Antonin, attentif à se ménager en ces occasions, profitait de
la chaleur que le vin inspirait aux autres: il les échauffait encore
par ses discours; et le roi, enivré de ses conseils et de l'idée de sa
propre grandeur, se détermina à mettre en mouvement toutes ses forces,
dès que l'hiver serait passé, et à faire usage du zèle d'Antonin, qui
lui promettait hardiment les services les plus essentiels.
[Note 203: _Consilia tartareis manibus miscens, et præstigiatores
omnes consulens de futuris._ Rien n'indique précisément dans ce
passage d'Ammien Marcellin, que Sapor ait eu recours à des pratiques
superstitieuses qui paraissent si contraires à ce que nous connaissons
de l'ancienne religion des Perses. Cependant, il est vrai de dire qu'un
poète latin anonyme, cité par Henri Valois dans ses notes sur Ammien
Marcellin, s'exprime plus clairement sur ce point,
Fata per humanas solitus prænoscere fibras
Impius infanda relligione Sapor;
Pectoris ingenui salientia viscera flammis
Imposuit: magico carmine rupit humum.
Ausus ab Elysiis Pompeium ducere campis, etc.
Il serait possible que ces horribles imputations ne fussent que des
bruits populaires, fondés sur ce qu'on disait alors des rites barbares
usités dans les cérémonies magiques, et sur ce qu'on racontait des
sacrifices humains, pratiqués dans les mystères de Mithra, sur lesquels
on peut voir, en particulier, Socrate (l. 3, c. 2 et l. 5, c. 16), et
Sozomène (l. 5, c. 7). Cependant il est bon de remarquer que long-temps
avant cette époque, Pline paraît aussi accuser les mages d'avoir
pratiqué de semblables sacrifices. _Nam homines immolare gratissimum_,
dit-il (l. 30, c. 6), en parlant des cérémonies magiques en usage chez
les Perses.--S.-M.]
[Note 204: Il était _protector_, ou soldat de la garde, et exerçait
les fonctions de _Rationarius Apparitor Mesopotamiæ ducis_.--S.-M.]
[Note 205: Dans un lieu nommé _Hiaspis_, selon Ammien Marcellin, et
arrosé par le Tigre. _Fundum in Hiaspide, qui locus Tigridis fluentis
adluitur._ Amm. Marc. l. 18, c. 5.--S.-M.]
[Note 206: _Qui tractus omnes adversos ducis potestate tunc
tuebatur._ Amm. Marc. ibid.--S.-M.]
[Note 207: Le roi lui avait conféré le droit de porter la tiare,
ce qui lui donnait l'entrée au conseil. _Et apicis nobilitatus
auctoritate, quo honore participantur mensæ regales, et meritorum
apud Persas ad suadendum ferendasque sententias in concionibus ora
panduntur._ Le même auteur dit plus loin, l. 18, c. 8, en parlant
du même Antonin, _sublatâ tiarâ, quam capiti summo ferebat honoris
insigne_.--S.-M.]
[Note 208: Ce qui était arrivé depuis quarante ans, selon le texte
d'Ammien Marcellin. _Jam inde quadragesimi anni memoriam replicabat._
Ce passage ferait voir que les deux empires étaient en état de guerre,
depuis une époque de beaucoup antérieure à la mort de Constantin.
Cette indication est plus conforme à ce que nous apprend l'histoire
d'Arménie, qu'à ce que nous savons par les auteurs grecs et latins qui
nous restent.--S.-M.]
[Note 209: En rapportant ce discours d'Antonin, Ammien Marcellin
indique une circonstance que Lebeau n'a pas fait entrer dans le récit
de la bataille de Singara (voyez ci-devant, l. VI, § 50). Il mentionne
les victoires d'_Hileïa_ et de _Singara_: _Et maximè_, dit-il, _apud
Hileiam et Singaram, ubi acerrimâ illâ nocturnâ concertatione pugnatum
est_. Sans un passage de l'abrégé historique de Sextus Rufus, on
pourrait croire qu'il s'agit de deux actions différentes; mais on y
voit qu'_Hiléia_, que ce dernier écrivain appelle _Eleia_, était un
endroit voisin de Singara, et qui fut sans doute plus particulièrement
le théâtre de cette affaire. _Nocturna verò_, dit-il, _Eleiensi prope
Singaram pugnâ, ubi præsens Constantius adfuit_. La position de ce lieu
m'est tout-à-fait inconnue.--S.-M.]
[Note latérale: LIII. Ursicin rappelé.
[Amm. l. 18, c. 4, 5 et 6.]]
Il eût été à propos de choisir le meilleur capitaine de l'empire, pour
l'opposer à un si redoutable ennemi[210]: l'imprudence de Constance et
les intrigues de cour dépouillèrent du commandement l'unique général
qui fût en état de soutenir cette guerre. Ursicin était en Orient avec
le titre de général de la cavalerie. Consommé dans le métier des armes,
il avait appris par une longue expérience à combattre les Perses. Mais
il était coupable aux yeux d'Eusèbe de deux crimes impardonnables:
ce guerrier magnanime était le seul qui dédaignât de s'appuyer de la
faveur de l'eunuque; et malgré les instances les plus pressantes, il
n'avait jamais voulu consentir à lui céder une belle maison qu'il
possédait dans la ville d'Antioche. C'en était assez pour rendre
Ursicin criminel dans l'esprit d'Eusèbe, et pour engager cet eunuque
à travailler à sa perte. C'était, à l'entendre, un présomptueux, un
perfide, dont les services étaient autant d'insultes, et pouvaient
dégénérer en attentats. Cet esprit dangereux avait inspiré sa passion
aux eunuques de la chambre[211], qui profitaient de l'accès que leur
donnait leur ministère, pour tenir tous de concert le même langage;
et ceux-ci disposaient à leur gré de la langue des courtisans à qui
ils procuraient les entrées et les grâces du prince. Ainsi Constance
n'entendait jour et nuit que des rapports propres à augmenter des
soupçons qui ne lui étaient que trop naturels. La perte d'Ursicin fut
donc encore une fois résolue; mais il fallait, disait Eusèbe, user
de précaution, pour ne pas alarmer ce général, qui, sur la moindre
défiance, ne manquerait pas d'éclater. Ursicin était alors à Samosate;
l'empereur le mande à la cour, pour y venir recevoir la qualité de
général de l'infanterie, qu'avait possédée Barbation. Il charge de
sa lettre celui qu'il envoyait pour commander en sa place: c'était
Sabinianus, vieillard sans vigueur comme sans courage, trop peu connu
jusqu'alors pour avoir droit de prétendre à un emploi si important;
mais assez riche pour l'acheter de ces agents de cour, qui vendaient
l'empereur et l'empire.
[Note 210: Il aurait fallu le faire venir même de Thulé, dit Ammien
Marcellin, _etiamsi apud Thulen moraretur Ursicinus_: c'est comme s'il
disait qu'on eut dû l'aller chercher au bout du monde.--S.-M.]
[Note 211: _Palatina cohors_, dit Ammien Marcellin.--S.-M.]
[Note latérale: LIV. Il est renvoyé en Mésopotamie.