Amm. l. 18, c. 4, 5, et ibi Vales.]

Les menaces de Sapor éclatèrent cette année. Ce prince avide de

conquêtes, ayant trouvé de nouveaux secours dans les nations féroces

avec lesquelles il venait de conclure la paix, s'occupa, pendant

l'hiver, à ramasser des vivres, des armes, et à lever des soldats,

dans le dessein d'entrer sur les terres de l'empire. Résolu de faire

les plus grands efforts, il consulta tous les devins de son royaume:

on dit même qu'il alla jusqu'à immoler des hommes[203], pour chercher

dans leurs entrailles des pronostics de ses succès. Mais un transfuge

lui fournit des lumières plus sûres que tous ses oracles et tous ses

sacrifices. Antonin était un riche négociant établi en Mésopotamie,

et très-connu dans ces contrées. Sa fortune fit envie à des hommes

puissants qui lui suscitèrent des procès. Afin de ne pas manquer

leur proie, ils s'appuyèrent des officiers du fisc qui entrèrent en

collusion avec eux. Antonin habile et rompu aux affaires, après avoir,

malgré la protection d'Ursicin, perdu plusieurs procès, n'espérant

rien de ses juges vendus à l'injustice, feignit de s'exécuter de bonne

grâce; il reconnut des dettes qu'il n'avait pas contractées, et fit

des billets payables à termes, se réservant au fond du cœur l'espoir

de la vengeance. Ayant dressé son plan, il se mit au service de

Cassianus, commandant des troupes de la province, qui, comptant sur son

intelligence, l'employa à tenir ses rôles[204]. Cette commission lui

donna sans doute le moyen de s'instruire à fond, et en peu de temps,

de tout le détail militaire. Quand il eut acquis ces connaissances,

il songea à les porter en Perse; et pour se procurer la facilité

d'approcher des frontières sans donner de soupçons, il acheta une

petite terre sur les bords du Tigre[205]. Il y transporta sa famille,

et, dans les fréquents voyages qu'il y faisait, il trouva moyen de

lier un commerce secret avec Tamsapor, qui commandait de l'autre côté

du fleuve[206]. Le terme de l'échéance de ses billets arriva, et

l'intendant des finances d'intelligence avec ses prétendus créanciers

se mettait en devoir de le poursuivre, lorsqu'Antonin escorté d'un

parti de Perses, qui se rendirent auprès de lui pour favoriser sa

fuite, se jeta dans des barques avec sa femme, ses enfants et tous ses

effets, et passa à l'autre bord. On le conduit à Sapor, qui le reçoit à

bras ouverts, et lui donne place à sa table et dans son conseil[207].

Ce transfuge, animé par le ressentiment et par le désir de servir

son nouveau maître, devint le plus mortel ennemi des Romains. Il ne

cessait d'animer Sapor, en lui reprochant qu'il savait vaincre, mais

qu'il ne savait pas faire usage de ses victoires: il lui rappelait ses

campagnes passées[208], tant d'efforts sans succès, tant de succès sans

aucun fruit; _qu'après avoir terrassé les Romains à Singara[209], il

avait laissé la victoire ensevelie dans les ombres de la nuit, et que

les Perses vainqueurs, comme de concert avec les vaincus, n'avaient

osé approcher d'Édesse, ni des ponts de l'Euphrate; quels avantages

n'aurait pas remportés le plus brave et le plus puissant monarque du

monde, s'il fût tombé sur l'empire dans le temps où les Romains le

déchiraient eux-mêmes par la guerre civile_. C'était la coutume des

Perses de délibérer sur les affaires les plus importantes au milieu des

festins. Antonin, attentif à se ménager en ces occasions, profitait de

la chaleur que le vin inspirait aux autres: il les échauffait encore

par ses discours; et le roi, enivré de ses conseils et de l'idée de sa

propre grandeur, se détermina à mettre en mouvement toutes ses forces,

dès que l'hiver serait passé, et à faire usage du zèle d'Antonin, qui

lui promettait hardiment les services les plus essentiels.

[Note 203: _Consilia tartareis manibus miscens, et præstigiatores

omnes consulens de futuris._ Rien n'indique précisément dans ce

passage d'Ammien Marcellin, que Sapor ait eu recours à des pratiques

superstitieuses qui paraissent si contraires à ce que nous connaissons

de l'ancienne religion des Perses. Cependant, il est vrai de dire qu'un

poète latin anonyme, cité par Henri Valois dans ses notes sur Ammien

Marcellin, s'exprime plus clairement sur ce point,

Fata per humanas solitus prænoscere fibras

Impius infanda relligione Sapor;

Pectoris ingenui salientia viscera flammis

Imposuit: magico carmine rupit humum.

Ausus ab Elysiis Pompeium ducere campis, etc.

Il serait possible que ces horribles imputations ne fussent que des

bruits populaires, fondés sur ce qu'on disait alors des rites barbares

usités dans les cérémonies magiques, et sur ce qu'on racontait des

sacrifices humains, pratiqués dans les mystères de Mithra, sur lesquels

on peut voir, en particulier, Socrate (l. 3, c. 2 et l. 5, c. 16), et

Sozomène (l. 5, c. 7). Cependant il est bon de remarquer que long-temps

avant cette époque, Pline paraît aussi accuser les mages d'avoir

pratiqué de semblables sacrifices. _Nam homines immolare gratissimum_,

dit-il (l. 30, c. 6), en parlant des cérémonies magiques en usage chez

les Perses.--S.-M.]

[Note 204: Il était _protector_, ou soldat de la garde, et exerçait

les fonctions de _Rationarius Apparitor Mesopotamiæ ducis_.--S.-M.]

[Note 205: Dans un lieu nommé _Hiaspis_, selon Ammien Marcellin, et

arrosé par le Tigre. _Fundum in Hiaspide, qui locus Tigridis fluentis

adluitur._ Amm. Marc. l. 18, c. 5.--S.-M.]

[Note 206: _Qui tractus omnes adversos ducis potestate tunc

tuebatur._ Amm. Marc. ibid.--S.-M.]

[Note 207: Le roi lui avait conféré le droit de porter la tiare,

ce qui lui donnait l'entrée au conseil. _Et apicis nobilitatus

auctoritate, quo honore participantur mensæ regales, et meritorum

apud Persas ad suadendum ferendasque sententias in concionibus ora

panduntur._ Le même auteur dit plus loin, l. 18, c. 8, en parlant

du même Antonin, _sublatâ tiarâ, quam capiti summo ferebat honoris

insigne_.--S.-M.]

[Note 208: Ce qui était arrivé depuis quarante ans, selon le texte

d'Ammien Marcellin. _Jam inde quadragesimi anni memoriam replicabat._

Ce passage ferait voir que les deux empires étaient en état de guerre,

depuis une époque de beaucoup antérieure à la mort de Constantin.

Cette indication est plus conforme à ce que nous apprend l'histoire

d'Arménie, qu'à ce que nous savons par les auteurs grecs et latins qui

nous restent.--S.-M.]

[Note 209: En rapportant ce discours d'Antonin, Ammien Marcellin

indique une circonstance que Lebeau n'a pas fait entrer dans le récit

de la bataille de Singara (voyez ci-devant, l. VI, § 50). Il mentionne

les victoires d'_Hileïa_ et de _Singara_: _Et maximè_, dit-il, _apud

Hileiam et Singaram, ubi acerrimâ illâ nocturnâ concertatione pugnatum

est_. Sans un passage de l'abrégé historique de Sextus Rufus, on

pourrait croire qu'il s'agit de deux actions différentes; mais on y

voit qu'_Hiléia_, que ce dernier écrivain appelle _Eleia_, était un

endroit voisin de Singara, et qui fut sans doute plus particulièrement

le théâtre de cette affaire. _Nocturna verò_, dit-il, _Eleiensi prope

Singaram pugnâ, ubi præsens Constantius adfuit_. La position de ce lieu

m'est tout-à-fait inconnue.--S.-M.]

[Note latérale: LIII. Ursicin rappelé.

[Amm. l. 18, c. 4, 5 et 6.]]

Il eût été à propos de choisir le meilleur capitaine de l'empire, pour

l'opposer à un si redoutable ennemi[210]: l'imprudence de Constance et

les intrigues de cour dépouillèrent du commandement l'unique général

qui fût en état de soutenir cette guerre. Ursicin était en Orient avec

le titre de général de la cavalerie. Consommé dans le métier des armes,

il avait appris par une longue expérience à combattre les Perses. Mais

il était coupable aux yeux d'Eusèbe de deux crimes impardonnables:

ce guerrier magnanime était le seul qui dédaignât de s'appuyer de la

faveur de l'eunuque; et malgré les instances les plus pressantes, il

n'avait jamais voulu consentir à lui céder une belle maison qu'il

possédait dans la ville d'Antioche. C'en était assez pour rendre

Ursicin criminel dans l'esprit d'Eusèbe, et pour engager cet eunuque

à travailler à sa perte. C'était, à l'entendre, un présomptueux, un

perfide, dont les services étaient autant d'insultes, et pouvaient

dégénérer en attentats. Cet esprit dangereux avait inspiré sa passion

aux eunuques de la chambre[211], qui profitaient de l'accès que leur

donnait leur ministère, pour tenir tous de concert le même langage;

et ceux-ci disposaient à leur gré de la langue des courtisans à qui

ils procuraient les entrées et les grâces du prince. Ainsi Constance

n'entendait jour et nuit que des rapports propres à augmenter des

soupçons qui ne lui étaient que trop naturels. La perte d'Ursicin fut

donc encore une fois résolue; mais il fallait, disait Eusèbe, user

de précaution, pour ne pas alarmer ce général, qui, sur la moindre

défiance, ne manquerait pas d'éclater. Ursicin était alors à Samosate;

l'empereur le mande à la cour, pour y venir recevoir la qualité de

général de l'infanterie, qu'avait possédée Barbation. Il charge de

sa lettre celui qu'il envoyait pour commander en sa place: c'était

Sabinianus, vieillard sans vigueur comme sans courage, trop peu connu

jusqu'alors pour avoir droit de prétendre à un emploi si important;

mais assez riche pour l'acheter de ces agents de cour, qui vendaient

l'empereur et l'empire.

[Note 210: Il aurait fallu le faire venir même de Thulé, dit Ammien

Marcellin, _etiamsi apud Thulen moraretur Ursicinus_: c'est comme s'il

disait qu'on eut dû l'aller chercher au bout du monde.--S.-M.]

[Note 211: _Palatina cohors_, dit Ammien Marcellin.--S.-M.]

[Note latérale: LIV. Il est renvoyé en Mésopotamie.

Histoire du Bas-Empire. Tome 02 · 第 207 / 331 题