--[L'exemple donné dans le nord et au centre de l'Arménie, fut imité
dans le midi. Le prince des Ardzrouniens, nommé Méroujan, dont les
états s'étendaient sur les bords du lac de Van, embrassant une partie
de sa circonférence et se prolongeant au loin dans les montagnes des
Curdes, s'était aussi soulevé. Ce dynaste, puissant entre tous les
chefs arméniens, appartenait à l'une des plus anciennes familles du
pays. Cette race illustre passait pour être issue d'un des fils du
grand roi d'Assyrie Sennacherib, qui, sept siècles avant notre ère,
s'étaient réfugiés en Arménie, après le meurtre de leur père. Elle
subsistait donc depuis mille ans; sept siècles après elle était encore
en possession des mêmes pays, qu'ils abandonnèrent à l'empereur Basile
II, dont ils reçurent en échange le territoire de Sébaste et d'autres
domaines dans l'Asie-Mineure[171]. Des vues ambitieuses se mêlèrent à
la révolte de Méroujan, le mépris et la haine qu'Arsace avait mérité,
lui firent concevoir l'espérance de monter sur le trône d'Arménie;
dans ce dessein, pour se créer des partisans, il renonce à la religion
chrétienne, embrasse celle des Mages et jure de la faire recevoir
dans ses états particuliers et dans toute l'Αrménie. Il croyait ainsi
engager dans son parti ceux qui ouvertement ou secrètement étaient
encore attachés à l'ancien culte de l'Arménie; il pensait aussi que
Sapor le soutiendrait avec plus de zèle dans son entreprise. La
première tentative de Méroujan ne fut pas heureuse, il avait été vaincu
par Vasag et contraint de s'enfuir en Perse, mais favorisé par la
révolte générale des princes arméniens, il ne tarda pas à rentrer en
campagne. A la tête de toutes les troupes de l'Atropatène, il dirige
sa marche en suivant le cours du Tigre, qu'il remonte du sud au nord,
et pénètre dans l'Arménie par la frontière méridionale: partout le
meurtre, le pillage, l'incendie signalent son passage; l'Arzanène,
l'Ingilène, la Grande-Sophène, la Sophène royale, le canton de
Taranaghi[172], ne furent bientôt qu'un monceau de ruines. Méroujan
faisait raser tous les forts dont il se rendait maître, renversait les
temples et les édifices publics, il n'épargnait pas même la cendre des
morts, pour ravir les trésors enfermés dans leurs tombeaux; il s'avance
ainsi jusque dans l'Acilisène. L'antique forteresse d'Ani[173], lieu
révéré de toute l'Arménie, tomba en son pouvoir; les sépulcres des
anciens rois, qui s'y trouvaient en grand nombre, furent tous profanés;
et leurs ossements, arrachés avec violence, devaient être transférés
en Perse. On croyait emporter avec ces tristes trophées la fortune de
l'Arménie. Les princes arméniens parvinrent cependant à retirer ces
reliques des mains sacriléges de Méroujan, et ils les déposèrent avec
honneur dans un tombeau commun qu'ils firent disposer dans le bourg
d'Aghts au pied du mont Arakadz. Chargé des trésors ravis dans tous
les lieux qu'il avait parcourus, Méroujan vint se réunir aux dynastes
révoltés.
[Note 171: Voyez sur l'origine et l'histoire de cette famille
mes _Mémoires hist. et géogr. sur l'Arménie_, t. 1, p. 126 et
423-425.--S.-M.]
[Note 172: Au sujet de tous ces pays, voy. les _Mém. hist. et
géogr. sur l'Arménie_, t. 1, p. 92 et 156.--S.-M.]
[Note 173: Il ne faut pas confondre cet endroit avec une ville
du même nom, située au centre de l'Arménie, dont elle fut capitale
pendant le moyen âge. Celle dont il s'agit ici était sur les bords de
l'Euphrate. On l'appelle à présent Kamakh.--S.-M.]
[Note latérale: XX. [Arsace rétabli sur son trône.]
[Mos. Khor. Hist. Arm. l. 3, c. 29.]]
--[Cependant Arsace, réfugié en Ibérie, s'occupait d'y chercher des
moyens de remonter sur son trône; les levées qu'il y fit, et les forces
qui lui furent amenées par ceux de ses partisans qui vinrent se réunir
à lui, le mirent bientôt en état de tirer ou au moins de demander
vengeance des outrages que les princes lui avaient fait éprouver.
Ceux-ci réunis sous les ordres de Nerseh ne perdirent pas courage,
leur résistance fut opiniâtre, et la victoire incertaine semblait se
décider en leur faveur, quand un secours inopiné de troupes romaines
vint donner l'avantage à Arsace. Le roi d'Arménie chassé de ses états
n'avait pas mis tout son espoir dans la force des armes, il s'était
assuré d'autres ressources. C'est à Nersès qu'il avait eu recours dans
son malheur; et le patriarche désarmé par son repentir avait consenti
à interposer sa médiation auprès des princes, et ses bons offices
auprès de l'empereur. Persuadé qu'en servant son roi, même coupable,
il servait sa patrie, Nersès se rendit promptement à Constantinople.
L'existence politique de l'Arménie, comme nation indépendante, résidait
toute dans la personne de son roi. S'il était détrôné, l'Arménie
cessait d'exister, et n'était plus qu'une province de Perse. L'empire
alors, se trouvant privé d'une barrière utile, devenait vulnérable
sur une plus grande étendue de terrain; car l'Arménie indépendante
protégeait par sa neutralité, ou défendait par son alliance, une
frontière très-étendue. Nersès n'eut pas de peine à faire sentir
toutes ces raisons à Constance, et déja Arsace en avait recueilli le
fruit. Les princes et leurs alliés persans avaient été défaits sur
les bords de l'Araxes par Vasag. Désunis par ce revers, chacun d'eux
s'empressa d'écrire au roi pour faire sa paix particulière. Nersès
crut que le moment était venu d'employer sa médiation et d'arrêter de
plus grands maux, en empêchant Arsace d'appesantir sa vengeance sur
des princes dont le salut importait à l'Arménie. La paix fut rétablie
sous la garantie de Nersès: Arsace jura l'entier oubli du passé, promit
de rétablir chacun dans ses possessions et de gouverner selon la
justice. Méroujan et son beau-frère Vahan Mamigonien, frère de Vartan
et du connétable Vasag, refusèrent seuls de souscrire au traité; ils
préferèrent s'expatrier et chercher un asyle auprès du roi de Perse,
comptant, sans doute, qu'il se présenterait bientôt des occasions de
rentrer avec avantage en Arménie.
[Note latérale: XXI. [Alliance d'Arsace avec Constance.]
[Mos. Khor. Hist. Arm. l. 3, c. 29.]]
--[La part active que le roi de Perse avait prise dans ces révolutions,
en fournissant des troupes aux Arméniens soulevés, avait tout-à-fait
éloigné Arsace du dessein de renouer avec Sapor; il était plus
que jamais attaché au parti des Romains. C'était à leur puissante
intervention qu'il était redevable du succès qu'il avait obtenu dans
une lutte trop inégale pour lui. Aussi, à peine fut-il rétabli sur son
trône, qu'il s'occupa de rendre plus durable le pacte qu'il venait de
contracter avec Constance. L'aversion que Pharandsem n'avait cessé de
lui témoigner, quoique toute puissante et mère de l'héritier présomptif
de la couronne, le dégoût suite trop ordinaire d'une passion depuis
long-temps satisfaite, l'avaient décidé à éloigner cette princesse
et à contracter un autre mariage. Nersès, qu'il avait envoyé à
Constantinople pour y confirmer le renouvellement de l'alliance, et
y conduire, comme ôtage, le fils qu'il avait eu de Pharandsem, était
aussi chargé de demander pour son maître la princesse Olympias, fille
de l'ancien préfet du prétoire Ablabius, qui, destinée naguère à
épouser Constant, était, depuis sa mort, gardée à la cour auprès de
Constance.
[Note latérale: XXII. [Massacre de la famille de Camsar.]
[Faust. Byz. Hist. Arm. l. 4, c. 19.
Mos. Khor. Hist. Arm. l. 3, c. 31 et 32.