--[L'éloignement de Gnel, ne pouvait satisfaire son ennemi; possédé
d'amour et de jalousie, c'était la mort de ce malheureux prince qu'il
lui fallait. Comme le canton où Gnel s'était retiré n'était pas éloigné
du lieu infâme où Arsace avait placé sa résidence, Dirith et Vartan
purent souvent, au milieu de leurs orgies et de leurs parties de
plaisirs, rappeler à Arsace le souvenir de Gnel, et renouveler leurs
calomnies; enfin ils réussirent dans leur détestable projet. Sous le
prétexte d'une grande chasse, indiquée pour les fêtes qui remplissaient
toujours le commencement du mois de navasardi[165], époque du
renouvellement de l'année arménienne qui s'effectuait alors au milieu
de l'été, le roi résolut de se diriger vers Schahabivan[166], où se
trouvait l'infortuné Gnel; un message expédié à la hâte, l'avertit de
tout préparer pour recevoir le camp royal. Arsace espérait surprendre
Gnel par une visite inattendue, et pouvoir traiter de lèse-majesté,
un désordre dont lui seul aurait été cause. Il fut trompé, tout avait
été disposé par Gnel pour recevoir dignement son souverain; mais la
magnificence qu'il déploya en cette occasion servit plutôt à justifier
qu'à détruire les injustes soupçons d'Arsace. Malgré les serments que
le roi lui avait prodigués pour l'engager à venir sans crainte dans sa
tente, la perte de Gnel fut résolue. Arsace n'eut pas honte de violer
l'hospitalité qu'il recevait, et de faire lâchement assassiner son
hôte au milieu des fêtes qu'il avait préparées lui-même. Une flèche
décochée à dessein, devait frapper Gnel pendant la chasse royale. Il
n'en fut point ainsi, il fallait que la mort de ce prince fût plus
cruelle. On fêtait ce jour-là la mémoire de saint Jean-Baptiste; et
le patriarche Nersès, venu avec la cour ainsi que son clergé, avait
célébré pendant toute la nuit un office en l'honneur du saint, dans
une tente réservée pour lui dans le camp. Gnel, après avoir pris part
à ses prières, quitta le patriarche le matin pour aller rendre ses
devoirs au roi; au moment où il se disposait à franchir le seuil de
sa tente, les gardes l'arrêtent comme un traître, lui attachent les
mains derrière le dos et le conduisent dans un lieu écarté, où ils lui
tranchent la tête. Pharandsem accompagnait son mari: frappée de terreur
en le voyant saisir par les gardes du roi, elle avait pris la fuite
et s'était réfugiée auprès de Nersès, implorant sa protection pour
Gnel, dont elle attestait l'innocence. Le patriarche récitait alors les
prières du matin, il se dirigea sans tarder vers le pavillon royal.
Arsace, encore couché, se douta en le voyant qu'il venait intercéder en
faveur de Gnel; pour ne point se laisser fléchir, il feignit de dormir:
Nersès essaie de le réveiller, il le prie, il le presse d'épargner
un prince toujours fidèle, son parent, le sang de son propre frère.
Arsace, la tête enveloppée dans son manteau, reste insensible à ses
vives instances, gardant un silence obstiné. Il était difficile de
prévoir comment se terminerait une telle scène, quand l'exécuteur vint
annoncer au roi que ses ordres étaient accomplis. Nersès connut alors
la triste vérité: transporté d'une sainte indignation, il se lève, et,
prophétisant au roi les châtiments qu'il devait subir un jour, il le
charge de ses imprécations et se retire en lançant contre lui un juste
et terrible anathème. Arsace sentit, mais trop tard, et son erreur et
l'énormité de son crime; ses yeux furent dessillés par les reproches
du patriarche, et tandis que le peuple entier et les princes arméniens
déploraient hautement le sort de Gnel, victime de la calomnie, et lui
préparaient de magnifiques funérailles[167], Arsace mêlait ses larmes à
leurs pleurs, invoquant la miséricorde divine. Pharandsem s'abandonnait
de son côté à sa douleur; son voile déchiré, ses vêtements en désordre,
son désespoir, ajoutaient encore à sa beauté. Arsace la vit en cet
état, son cœur s'enflamma pour elle: il comprit alors toutes les
intrigues qui avaient perdu Gnel et songea à le venger; mais ce prince,
aussi faible que coupable, ne sut pas signaler son repentir autrement
qu'en se souillant par de nouveaux crimes.
[Note 165: L'ancienne année arménienne était vague et composée de
365 jours de sorte qu'après 1460 ans elle se retrouvait à son point
de départ, après avoir parcouru toutes les saisons. Elle se divisait
en douze mois de trente jours chacun, auxquels on ajoutait cinq
jours complémentaires. Le premier de ces mois se nommait Navasardi,
il commençait à cette époque au milieu de l'été vers le temps du
solstice.--S.-M.]
[Note 166: Ce lieu est dans le canton d'Arhpérani.--S.-M.]
[Note 167: Gnel fut enterré, selon Moïse de Khoren (l. 3, c. 23)
dans la ville royale de Zarischad (Faustus de Byzance, l. 4, c. 55, qui
était située dans le canton d'Aghiovid. Voyez _Mémoires historiques et
géographiques sur l'Arménie_, t. 1, p. 106.--S-M.]
[Note latérale: XIV. [Arsace épouse Pharandsem, sa veuve.]
[Faust. Byz. Hist. Arm. l. 4, c. 15.
Mos. Khor. Hist. Arm. l. 3, c. 24 et 25.