--[Lorsque Nersès revint de son exil[161], il trouva l'Arménie
très-changée; le bien qu'il y avait fait n'était plus; la conduite du
roi avait mis le désordre partout. Arsace reçut le patriarche avec
honneur; il lui témoigna la joie qu'il ressentait de son retour, lui
prodiguant les distinctions comme par le passé; mais il resta sourd à
ses remontrances. Ce prince ne tarda pas à mettre le comble à toutes
les infamies dont il était déja coupable; il y joignit les crimes les
plus affreux. Son neveu Gnel était revenu de Constantinople, chargé
des faveurs de l'empereur. Constance lui avait accordé les ornements
consulaires[162], voulant ainsi le consoler de la fin cruelle de son
père, mis injustement à mort. Gnel s'était retiré auprès du vieux roi
Diran, son aïeul, qui passait tranquillement ses dernières années dans
la délicieuse retraite qu'il avait choisie au pied du mont Arakadz.
Diran se regardait comme la cause de la mort de Tiridate, père de
Gnel, qu'il avait donné comme otage à l'empereur. Ce malheur lui avait
fait concevoir une amitié d'autant plus vive pour le fils que Tiridate
avait laissé, et il cherchait tous les moyens qui étaient en son
pouvoir, de lui témoigner son attachement. Il lui destinait l'héritage
du beau domaine de Kouasch, où il habitait et les vastes possessions
qui l'environnaient. Gnel était tout-à-fait digne par ses qualités
aimables de la bienveillance de Diran. Tant de bienfaits accumulés sur
la tête du jeune Arsacide par l'empereur et par le vieux roi d'Arménie,
avaient excité contre lui la jalousie de son cousin Dirith. Celui-ci
ne songeait qu'à la satisfaire, en essayant de faire périr Gnel, quand
une nouvelle circonstance contribua encore à enflammer sa honteuse
envie et à la rendre plus criminelle. Gnel venait de se marier avec
une femme célèbre dans toute l'Arménie par sa grande beauté. C'était
Pharandsem, fille d'Antiochus, prince de Siounie. Tous les seigneurs
arméniens conviés à ces noces, en sortirent enchantés des charmes de
sa jeune épouse et des attentions pleines de graces dont ils avaient
été comblés par Gnel. Dirith, invité comme les autres, était sorti
du banquet nuptial épris du plus violent amour pour Pharandsem. Ne
pouvant la posséder que par un crime, il s'occupa sans différer des
moyens de le commettre. Son ami Vartan, prince des Mamigoniens, qui
était écuyer du roi, s'associa à sa haine et ils réunirent leurs
efforts pour la perte de Gnel; sans balancer ils se rendirent auprès
d'Arsace et ils accusèrent son neveu d'en vouloir à son trône et à sa
vie. Une antique loi[163] de l'état défendait à tous ceux qui étaient
issus du sang royal, le prince héritier seul excepté, d'habiter dans la
province d'Ararad, destinée exclusivement au séjour du souverain et de
son successeur désigné. Gnel avait violé cette loi en résidant auprès
de Diran, dont le palais se trouvait dans la province interdite aux
princes du sang. Tel fut le premier motif de leur accusation. Il n'en
fallut pas davantage. Cette infraction innocente, présentée sous un
jour odieux, suffit pour éveiller les terreurs du roi, qu'il était si
facile d'alarmer. L'affabilité de Gnel, les honneurs qu'il avait reçus
de l'empereur, les présents qu'il ne cessait de distribuer aux princes
qui venaient le visiter, et l'attachement que ceux-ci lui témoignaient,
achevèrent de convaincre Arsace. Vartan jura même par le _soleil du
roi_ qu'il avait entendu de ses oreilles Gnel proférer le vœu impie de
voir périr son oncle, son souverain. Arsace, trompé par ce serment,
chargea le perfide Vartan d'aller lui-même demander à Gnel, pourquoi au
mépris des lois, il s'était permis d'habiter dans la terre d'Ararad,
et lui signifier l'ordre d'en sortir à l'instant, s'il n'aimait mieux
mourir. Gnel obéit sans balancer et il se retira dans la province
d'Arhpérani[164], qui était affectée pour le séjour des rejetons du
sang arsacide. Le vieux Diran privé du seul de ses descendants, qui pût
le consoler dans son malheur, fut vivement affligé de l'éloignement de
son petit-fils; il fit écrire à ce sujet, en des termes très-durs à
son fils ingrat. Celui-ci en fut irrité au dernier point; croyant sans
doute, que Diran favorisait secrètement les projets qu'il supposait
à Gnel, il s'oublia jusqu'à joindre le parricide, aux crimes dont il
s'était déja souillé.
[Note 161: En l'an 349, lorsque les évêques orthodoxes furent
rétablis dans leurs siéges, par suite des sollicitations et des menaces
de Constant.--S.-M.]
[Note 162: Le droit de porter les ornements consulaires était
souvent accordé par les empereurs aux princes étrangers qu'ils
voulaient honorer d'une manière particulière. Cette distinction
s'appelait τίμαι, _honores_. C'était un ancien usage. L'histoire parle
d'un certain Sohème, roi d'Arménie, qui avait été déclaré consul par
Marc-Aurèle et L. Vérus.--S.-M.]
[Note 163: Cette loi avait été faite au milieu du 2e siècle avant
notre ère, par Valarsace, fondateur de la dynastie arsacide en Arménie,
et elle avait été renouvelée par les rois ses successeurs.--S.-M.]
[Note 164: La province d'Haschdian, nommée par les anciens
Asthianène et Haustanitis, dans la quatrième Arménie, avait été, dans
l'origine, seule affectée par Valarsace pour le séjour des branches
collatérales de la famille des Arsacides. Mais par la suite leur
postérité s'était tellement multipliée, que cette province ne put leur
suffire. Au milieu du 2e siècle de notre ère, le roi Ardavazt II, et
son frère Diran I, y joignirent les cantons d'Aghiovid ou Aliovid
et d'Arhpérani voisins l'un de l'autre. Le premier dépendait de la
province de Douroupéran, et l'autre du Vaspourakan. On peut consulter
pour tous ces pays mes _Mémoires historiques et géogr. sur l'Arménie_,
t. 1, p. 92, 101 et 131.--S.-M.]
[Note latérale: XIII. [Mort de Gnel.]
[Faust. Byz. Hist. Arm. l. 4, c. 15.
Mos. Chor. Hist. Arm. l. 3, c. 23.