--[Cependant la bonne intelligence subsistait toujours entre les rois
d'Arménie et de Perse: celui-ci, pour resserrer les nœuds de leur
alliance, avait invité Arsace à venir dans sa capitale. Il y fut
comblé d'honneurs et de présents; Sapor le traita comme un frère ou
comme un fils bien-aimé: vêtus d'ornements pareils, le front chargé
d'un diadème semblable, ils paraissaient dans les festins assis sur
un même trône, et le temps s'écoulait au milieu des plaisirs. Sapor
avait déclaré Arsace son second, et lui avait fait don d'un magnifique
palais dans l'Atropatène. Rien ne semblait pouvoir troubler l'harmonie
des deux princes. Un jour Arsace visitait les écuries de Sapor;
l'intendant, au lieu de lui rendre les honneurs qui lui étaient dus,
se permit en persan quelques paroles inconsidérées. _Pourquoi_, dit-il
en faisant allusion à la nature montagneuse des états d'Arsace, _le
roi des chèvres d'Arménie vient-il brouter l'herbe de nos pâturages?_
Le connétable Vasag entendit ce propos grossier; il ne put retenir
son indignation, et ce malheureux fut tué. Vasag eut plusieurs fois
occasion, de donner de pareilles marques de son attachement à son
souverain. Bien loin d'en être irrité, Sapor lui en témoigna au
contraire sa satisfaction. Cependant malgré toutes les marques d'amitié
qu'il ne cessait de prodiguer à Arsace, le roi de Perse conservait
toujours des inquiétudes dans le fond de son cœur, il ne pouvait être
persuadé de la sincérité de ce prince; il appréhendait que tôt ou tard
des conseils ou son propre intérêt ne lui ouvrissent les yeux et ne le
détachassent de son alliance, pour le porter à s'unir avec l'empereur
contre lui. Les sollicitudes de Sapor furent si grandes, que, pour
les calmer, il fallut décider Arsace à jurer sur les saints évangiles
en présence de tous les prêtres de Ctésiphon[155], que jamais il ne
le tromperait, que jamais il ne se séparerait de lui. Le prince des
Mamigoniens Vartan, en qui le roi de Perse avait une entière confiance,
avait été chargé de cette négociation. Son frère Vasag, déja irrité
contre lui, par une querelle dont l'amour était cause, fut jaloux de
cette faveur, il craignit pour son crédit auprès d'Arsace et il résolut
de brouiller les deux rois. Il y parvint par ses intrigues; il réussit
à jeter des soupçons dans l'ame d'Arsace, qui, alarmé pour sa sûreté,
prit le parti d'abandonner secrètement la résidence du roi de Perse, et
de s'enfuir dans ses états. Tous les doutes de Sapor se réveillèrent
alors; la répugnance qu'Arsace avait montrée à prononcer les serments
qu'il avait exigés, lui parut la preuve de sa perfidie; il n'eut plus
dès lors aucune confiance en la sincérité du prince arménien. Sa colère
retomba sur les malheureux chrétiens qui habitaient ses états; la
fuite d'Arsace fut ainsi une des causes qui excitèrent la sanglante
persécution[156] qu'ils eurent à souffrir. Sapor jura par le soleil,
par l'eau et par le feu, les plus grandes divinités de la Perse, qu'il
n'épargnerait aucun chrétien. Le prêtre Mari[157] et tout le clergé
de Ctésiphon, qui avaient reçu les promesses d'Arsace, furent ses
premières victimes et bientôt le sang des fidèles coula par torrent.
L'évangile sur lequel Arsace avait juré fut déposé dans le trésor
royal, où, lié avec des chaînes de fer, il resta pour y être à jamais
le témoin irréfragable des serments de ce prince.
[Note 155: La ville de Ctésiphon, ancienne capitale de l'empire des
Parthes, était sur les bords du Tigre du côté de l'orient. Le cours de
ce fleuve la séparait de Séleucie, ville grecque grande et peuplée.
Sous les Sassanides, Séleucie on plutôt le bourg de _Coché_ qui en
était voisin, et Ctésiphon furent réunies sous la dénomination de
_Madaïn_, c'est-à-dire en arabe, _les deux villes_. C'était sans doute
la traduction d'un nom qui avait le même sens dans la langue de cette
partie de la Perse. Les Arméniens l'appelaient _Dispon_, c'est une
altération de Ctésiphon. On retrouve ce nom dans les écrivains arabes
et persans sous la forme _Tisfoun_.--S.-M.]
[Note 156: Voyez ci-devant, liv. V, § 22, t. 1, p. 331.--S.-M.]
[Note 157: Le nom de Mari est fort commun chez les Syriens. On
rencontre plusieurs personnages ainsi appelés, parmi ceux qui périrent
dans les persécutions suscitées par Sapor, mais aucun d'eux ne peut
être celui dont il est question ici. Ils moururent tous vers la fin du
règne de Sapor, ainsi long-temps après l'époque dont il s'agit. C'est
en l'an 347 environ que Baaschemin, évêque de Ctésiphon, fut martyrisé
par les ordres de ce prince, avec une grande partie de son clergé, dans
lequel était sans doute Mari, dont il est parlé dans le texte de cette
histoire.--S.-M.]
[Note latérale: IX. [Nersès envoyé à C. P. est exilé par Constance.]
[Faust. Byz. Hist. Arm. lib. 4, c. 5, 11, 12 et 20.
Mos. Chor. Hist. Arm. l. 3, c. 20.