Julien vint passer l'hiver à Paris. Il aimait cette ville, dont il a
fait lui-même une description fort agréable. Renfermée dans l'île qu'on
nomme encore la Cité, elle était environnée de murailles. On y entrait
de deux côtés par deux ponts de bois. Julien loue la pureté et la
bonté de ses eaux, la température de son climat, et la culture de son
territoire. L'hiver y fut cette année plus rude que de coutume. Comme
il le passait sans feu, selon son usage, le froid devenant excessif, il
permit seulement de porter le soir dans sa chambre quelques charbons
allumés. Ce soulagement pensa lui coûter la vie. Il fut tellement saisi
de la vapeur, qu'il en aurait été étouffé, si on ne l'eût promptement
emporté dehors. Il en fut quitte pour rendre le peu de nourriture qu'il
venait de prendre; et comme sa sobriété ne se démentit jamais, ce fut
la seule fois de sa vie qu'il fut obligé de soulager son estomac. Il
travailla le lendemain à son ordinaire. Il s'occupait alors du soin
de diminuer les taxes. Florentius, préfet du prétoire, prétendait
que, le produit de la capitation ne pouvant suffire aux dépenses de
la guerre, il y fallait suppléer par une subvention extraordinaire.
Julien qui savait que tous ces expédients de finance causaient aux
provinces des maux souvent incurables, et plus mortels que la guerre
même, protestait qu'il perdrait la vie plutôt que de permettre cette
surcharge. Comme le préfet faisait grand bruit de ce que le César se
défiait d'un homme de son rang, sur qui l'empereur se reposait de toute
l'administration civile, Julien, sans sortir du ton de la raison et
de la douceur, lui démontra par un calcul exact que le montant de la
capitation était plus que suffisant pour fournir à tous les frais.
Florentius, convaincu sans être persuadé, revint à la charge quelque
temps après, et lui fit présenter un ordre à signer pour une imposition
nouvelle. Julien, sans en vouloir souffrir la lecture, le jeta par
terre, en disant: _Assurément, le préfet changera d'avis; la chose
est trop criante._ Sur les plaintes du préfet, l'empereur écrivit à
Julien une lettre de reproches, et lui recommanda de s'en rapporter à
Florentius. Mais le César répondit qu'on devait se tenir fort heureux,
que l'habitant de la province, pillé par les Barbares et par les gens
d'affaires, acquittât les taxes ordinaires, sans l'écraser par des
augmentations que les traitements les plus durs ne pouvaient arracher
à l'indigence: ainsi la fermeté de Julien affranchit la Gaule de toute
injuste vexation. Pour combattre ce préjugé inhumain, que les peuples
ne paient jamais mieux que quand ils sont plus accablés, il voulut bien
se charger lui-même du soin de recouvrer les tailles de la seconde
Belgique, province alors dévastée et réduite à une extrême misère; mais
à condition qu'aucun sergent du préfet ni du président[130] ne mettrait
le pied dans le pays. Cette humanité qui sauvait aux habitants les
frais des recouvrements, fit plus d'effet que toutes les contraintes.
Ils payèrent sans attendre de sommation, et même avant le terme; parce
qu'ils ne craignaient pas qu'on les fît repentir de leur promptitude à
satisfaire, en leur imposant pour la suite un plus lourd fardeau.
[Note 130: _Nec præfectianus, nec præsidialis apparitor._--S.-M.]
[Note latérale: LII. Salluste rappelé.
Jul. ad Ath. p. 282. et or. 8, p. 240.
Liban. or. 10, t. 2, p. 281.