Julien fit enterrer tous les morts, sans distinction d'amis et
d'ennemis. Il renvoya les députés des Barbares qui étaient venus le
braver avant la bataille, et revint à Saverne [_Tres-Tabernas_]. Il fit
conduire à Metz [_Mediomatricos_] le butin et les prisonniers, pour y
être gardés jusqu'à son retour. N'ayant plus laissé d'Allemans en-deçà
du Rhin, il brûlait d'envie de les aller chercher dans leur propre
pays; mais ses soldats voulaient jouir de leur victoire, sans s'exposer
à de nouvelles fatigues. Julien leur représenta, _que ce n'était
pas assez pour de braves guerriers de repousser les attaques; qu'il
fallait se venger des insultes passées; que ce qui leur restait à faire
n'était qu'une partie de chasse plutôt qu'une guerre, que les Barbares
ressemblaient à ces bêtes timides qui, après avoir reçu le premier
coup, attendent le second sans se défendre_. On ne pouvait manquer à
un général, qui ne se distinguait de ses soldats qu'en prenant sur
lui-même la plus grande part des travaux et des dangers. Ils marchèrent
donc à sa suite; et étant arrivés à Mayence [_Mogontiacum_], ils y
jetèrent un pont et passèrent le Rhin. Les Allemans de ces cantons, qui
ne s'attendaient pas à se voir relancés jusque dans leurs retraites,
effrayés d'abord, vinrent demander la paix, et protestèrent de leur
fidélité à observer les traités. Mais presque aussitôt s'étant repentis
de cette soumission, ils envoyèrent menacer Julien de fondre sur lui
avec toutes leurs forces, s'il ne se retirait de dessus leurs terres.
Pour toute réponse, Julien fit embarquer sur le Rhin, au commencement
de la nuit huit cents soldats, avec ordre de remonter le Mein
[_Menus_], de faire des descentes, et de mettre tout à feu et à sang.
Au point du jour les Barbares se montrèrent sur des hauteurs; on y fit
monter l'armée, mais elle n'y trouva plus d'ennemis. On aperçut de là
des tourbillons de fumée, qui firent juger que le détachement pillait
et brûlait les campagnes. Les Allemans épouvantés de ces ravages
rappelèrent les troupes qu'ils avaient placées en embuscade dans des
lieux étroits et fourrés, et se dispersèrent pour aller défendre le
pays. Leur retraite abandonna aux soldats de Julien beaucoup de grains
et de troupeaux; on enleva les hommes, et on brûla les châteaux bâtis
et fortifiés à la manière des Romains.
[Note latérale: XLIX. Trève accordée aux Barbares.]
Après une marche de trois ou quatre lieues[125], on rencontra un bois
épais. Julien apprit d'un transfuge qu'on y serait attaqué par un
grand nombre d'ennemis cachés dans des souterrains, et qui attendaient
que l'armée s'engageât dans la forêt. Quelques soldats, ayant osé y
entrer, rapportèrent que toutes les routes étaient traversées de grands
arbres nouvellement abattus. Les Romains virent avec dépit qu'ils
ne pouvaient avancer qu'en prenant de longs détours par des chemins
difficiles. On avait passé l'équinoxe d'automne, et la neige couvrait
déja les montagnes et les plaines: on résolut donc de ne pas aller plus
loin. Mais pour brider ces Barbares, Julien fit rétablir à la hâte la
forteresse que Trajan avait autrefois bâtie et appelée de son nom[126],
et que les Allemans avaient ruinée. Il y laissa une garnison, avec des
provisions qu'il avait enlevées dans le pays même. Les Barbares, se
voyant comme enchaînés, vinrent humblement demander la paix. Julien ne
voulut leur accorder qu'une trêve de dix mois: c'était le temps dont
il avait besoin pour garnir sa forteresse de munitions et de machines
nécessaires à la défense. Trois rois barbares se rendirent au camp:
ils étaient du nombre de ceux dont les troupes avaient été battues
à Strasbourg. Ils s'engagèrent par serment à vivre en paix avec la
garnison jusqu'au jour arrêté, et à lui fournir des vivres.
[Note 125: _Emensa æstimatione decimi lapidis._--S.-M.]
[Note 126: Il existait sur les bords du Rhin une place nommée
_Colonia Trajana_, située à cinquante-trois milles au nord de Cologne.
Elle paraît être Kellen dans le pays de Clèves. Il est douteux que ce
soit celle dont il est question ici. Je crois qu'il s'agissait plutôt
d'une ville du même nom, bâtie par le même empereur, au-delà du Rhin,
vers le confluent de ce fleuve avec le Mein. Elle pourrait encore
répondre à une position indiquée par Ptolémée, l. 2, c. 9, sous le nom
de _Legio Trajana_ et placée par lui entre Bonn (_Bonna_) et Mayence
(_Mocontiacum_).--S.-M.]
[Note latérale: L. Avantages remportés sur les Francs.
Amm. l. 17, c. 2.