Les Barbares, après une décharge de javelots, s'élancent comme des
lions. La fureur étincelle dans leurs yeux. Ils portent la mort et
la cherchent eux-mêmes. Les Romains fermes dans leur poste, serrant
leurs bataillons et leurs escadrons, corps contre corps, boucliers
contre boucliers, présentent une muraille hérissée d'épées et de
lances. Des nuages de poussière enveloppent les combattants. Ce n'est
dans la cavalerie que flux et que reflux. Ici les Romains enfoncent,
là ils sont enfoncés. Les piques se croisent, les boucliers se
heurtent; l'air retentit des cris de ceux qui meurent et de ceux
qui tuent. A l'aile gauche la victoire se déclara d'abord pour les
Romains. Sévère après avoir sondé le marais charge les troupes de
l'embuscade, qui se renversent sur les autres et les entraînent
dans leur fuite. Mais à l'aile droite où l'élite des deux armées
luttait avec une égale ardeur, six cents gens d'armes[114], dont la
bravoure fondait la plus grande espérance de Julien, tournent bride
tout à coup et confondent leurs rangs. La blessure de leur chef et
la chute d'un de leurs officiers jeta l'épouvante dans des cœurs
jusque-là intrépides. Ils se portent sur l'infanterie, qu'ils allaient
renverser si celle-ci se resserrant ne leur eût opposé une barrière
impénétrable. Julien, jugeant de leur désordre par le mouvement de
leurs étendards, accourt à toute bride; on le reconnaît de loin à
son enseigne; c'était un dragon de couleur de pourpre, sur le haut
d'une longue pique. A cette vue un tribun de ces cavaliers, encore
pâle d'effroi, retournait sur ses pas pour les remettre en ordre.
Julien gagne la tête des fuyards et s'opposant à eux, il leur crie:
_Où fuyez-vous, braves gens? Où trouverez-vous un asyle? Toutes les
villes vous seront fermées: vous brûliez d'ardeur de combattre: votre
fuite condamne votre empressement. Allons rejoindre les nôtres; nous
partagerons leur gloire: ou si vous voulez fuir, passez-moi sur le
corps; il faut m'ôter la vie avant de perdre votre honneur._ Il
leur montre en même-temps l'ennemi qui fuyait devant l'aîle gauche.
Honteux de leur lâcheté, ils retournent à la charge. Cependant les
Barbares s'étaient attachés à l'infanterie dont les flancs étaient
découverts: l'attaque fut chaude, et la résistance opiniâtre. Deux
cohortes de vieilles troupes[115], qui dans une contenance menaçante
bordaient de ce côté-là l'armée romaine, commencèrent à pousser
cette espèce de cri[116], qui seul suffisait quelquefois pour mettre
l'ennemi en fuite; c'était un murmure qui grossissant peu à peu
imitait le mugissement des flots brisés contre les rivages. Bientôt
sous une nuée de javelots et de poussière, on n'entend que le bruit
des armes et le choc des corps. Les Barbares, n'étant plus guidés que
par leur fureur, rompent leur ordonnance, et divisés en pelotons ils
s'efforcent à grands coups de cimeterre de mettre en pièces cette haie
de boucliers dont les Romains étaient couverts. Les Bataves et le corps
appelé la cohorte royale[117] viennent en courant au secours de leurs
camarades; c'étaient des auxiliaires formidables et propres à servir
de ressources dans les dernières extrémités. Mais ni leurs efforts
ni les décharges meurtrières de javelots n'épouvantent les Allemans,
animés par leur rage, et par le bruit de mille instruments guerriers;
toujours acharnés, toujours obstinés à vaincre ou à mourir, ils courent
au-devant des coups; les blessés ayant perdu l'usage de leurs armes
se lancent eux-mêmes et vont mourir au milieu des Romains. La valeur
est égale: celle des Allemans est plus turbulente et plus féroce,
c'étaient des corps plus grands et plus robustes; celle des Romains est
plus adroite, plus tranquille, plus circonspecte: ceux-ci plusieurs
fois enfoncés, regagnaient toujours leur terrain. Les Barbares
fatigués se reposaient en mettant un genou en terre, sans cesser de
combattre. Enfin les seigneurs Allemans[118], entre lesquels étaient
les rois eux-mêmes, formant un gros et se faisant suivre de plusieurs
bataillons, percent l'aîle droite et pénètrent jusqu'à la première
légion placée au centre de l'armée. Ils y trouvent des rangs épais et
redoublés, des soldats fermes comme autant de tours, et une résistance
aussi forte que dans la première chaleur d'une bataille. En vain ils
s'abandonnent sur les Romains pour rompre leur ordonnance; ceux-ci à
couvert de leurs boucliers profitent de l'aveuglement des ennemis, qui
ne songent pas à se couvrir, et leur percent les flancs à coups d'épée.
Bientôt le front de la légion est bordé de carnage; ceux qui prennent
la place des mourants, tombent aussitôt; l'épouvante saisit enfin les
Barbares. Dans ce moment ceux qui gardaient le bagage sur une éminence,
accourent pour prendre leur part de la victoire, et redoublent la
terreur de l'ennemi qui croit voir arriver un nouveau renfort.
[Note 114: _Cataphracti equites._--S.-M.]
[Note 115: _Cornuti et Bracati._--S.-M.]
[Note 116: _Barritum._--S.-M.]
[Note 117: _Batavi venêre cum regibus._--S.-M.]
[Note 118: _Optimatium globus, inter quos decernebant et
reges._--S.-M.]
[Note latérale: XLIV. Fuite des Barbares.]
Les Allemans se débandent, ne se sentant plus de forces que pour fuir.
Les vainqueurs les suivent l'épée dans les reins; et leurs armes étant
pour la plupart faussées, émoussées, rompues, ils arrachent celles
des fuyards. On ne fait quartier à personne. La terre est jonchée de
mourants, qui demandent par grace le coup de la mort. Plusieurs, sans
être blessés, tombant dans le sang de leurs camarades, sont foulés aux
pieds des hommes et des chevaux. Les Barbares, toujours fuyants, et
toujours poursuivis, sur des monceaux d'armes et de cadavres, arrivent
aux bords du Rhin, et s'y jettent la plupart. Julien et ses officiers
accourent à grands cris pour retenir leurs soldats, que l'ardeur de
la poursuite allait précipiter dans le fleuve. Ils s'arrêtent sur les
bords, d'où ils percent de traits ceux qui se sauvent à la nage. Les
Romains, comme du haut d'un amphithéâtre, voyaient cette multitude
d'ennemis flotter, nager, s'attacher les uns aux autres, se repousser,
couler à fond ensemble; les uns engloutis sous les flots, les autres
portés sur leurs boucliers, luttant contre les vagues, et gagnant
avec peine l'autre bord à travers mille périls. Le Rhin était couvert
d'armes et teint de sang.
[Note latérale: XLV. Prise de Chnodomaire.]
Chnodomaire échappé du carnage, se couvrant le visage pour n'être pas
reconnu, fuyait avec deux cents cavaliers. Il tâchait de regagner
son camp qu'il avait laissé entre deux villes[119], dont l'une est
aujourd'hui le village d'Alstatt [_Tribuncos_], et l'autre Lauterbourg
[_Concordia_]. Il devait trouver en cet endroit des bateaux, qu'il
avait préparés pour repasser le Rhin en cas de disgrace. Comme il
côtoyait un marais, son cheval ayant glissé sur le bord le jeta dans
l'eau; malgré la pesanteur de ses armes il eut assez de force pour se
dégager, et pour gagner un coteau couvert de bois. Un tribun qui le
reconnut à sa haute taille, l'ayant poursuivi avec sa cohorte, fit
environner ce bois, n'osant y pénétrer de crainte de quelque embuscade.
Le prince se voyant enveloppé et sans ressource, sortit seul et se
rendit au tribun. Mais les cavaliers de son escorte[120] et trois
amis qui l'avaient suivi dans tous les hasards, se crurent déshonorés
s'ils abandonnaient leur roi, et vinrent demander des fers[121]. On le
conduit au camp; et ce fut pour toute l'armée le premier fruit de la
victoire, de voir cet illustre captif, remarquable par sa bonne mine,
par l'éclat de son armure, par la richesse de ses habits, mais pâle,
confus, plongé dans un morne silence, et portant sur son front la honte
de sa défaite: bien différent de ce fier monarque, qui, sur les ruines
et les cendres des villes de la Gaule, n'annonçait autrefois, que
ravages et incendies.
[Note 119: Ammien Marcellin dit que c'étaient deux forteresses
romaines, _munimenta romana_.--S.-M.]
[Note 120: Ils étaient deux cents.--S.-M.]
[Note 121: _Tres amici junctissimi, flagitium arbitrati post regem
vivere, vel pro rege non mori, si ita tulerit casus, tradidere se
vinciendos._ Amm. l. 16, c. 12.--S.-M.]
[Note latérale: XLVI. Suite de la bataille.]
Cette fameuse journée fut le salut de la Gaule, et rendit à l'empire
son ancienne frontière. Mais ce qu'il y a de plus admirable, et ce
qui donne la plus grande idée de la capacité de Julien, et de la
discipline de ses troupes, c'est qu'une victoire si opiniâtrement
disputée ne lui coûta que deux cent quarante-trois soldats et quatre
officiers, le tribun Bainobaude, Laïpson, Innocentius commandant de
la gendarmerie[122], et un tribun dont le nom est ignoré. L'histoire
varie sur le nombre des Allemans qui restèrent sur le champ de
bataille; il en périt encore davantage dans le fleuve. Au coucher du
soleil Julien ayant fait sonner la retraite, toute l'armée par une
acclamation unanime le salua sous le nom d'Auguste. Il rejeta ce titre
avec indignation, imposa silence aux soldats, et protesta avec serment
qu'il n'acceptait ni ne désirait ce témoignage d'un zèle inconsidéré.
L'armée campa sur les bords du Rhin sans se retrancher, mais environnée
de plusieurs corps de gardes avancées qui veillèrent à sa sûreté. Une
partie de la nuit se passa dans les réjouissances d'une victoire qui
était fort au-dessus de leurs espérances. Zosime rapporte qu'au point
du jour Julien fit comparaître devant lui les six cents gendarmes,
dont la bravoure s'était démentie; et que pour les punir, sans user
de la rigueur des lois militaires, il leur fit traverser le camp en
habits de femmes: il ajoute que cette flétrissure fut si sensible à ces
braves gens, que dès le premier combat, ils effacèrent leur honte par
des prodiges de valeur. On amena ensuite Chnodomaire: comme Julien lui
demandait compte de ses attentats contre l'empire, il soutint d'abord
sa réputation de courage, et répondit avec dignité. Julien commençait à
l'admirer; mais bientôt ce prince perdit tout l'éclat que les malheurs
savent donner aux ames fières, en demandant la vie avec bassesse,
jusqu'à se prosterner aux pieds du vainqueur. Julien le releva;
quoiqu'il ne sentît plus pour lui que du mépris, il respecta encore
sa grandeur passée; et faisant réflexion aux terribles révolutions
que peut amener une seule journée, il lui épargna la honte des fers.
Quelque temps après il l'envoya à Constance, qui le fit conduire à
Rome où il mourut en léthargie[123].
[Note 122: Ou général des cataphractaires, _cataphractarios
ducens_.--S.-M.]
[Note 123: Chnodomaire habita à Rome le palais appelé _Castra
Peregrina_, sur le mont Célius. _In Castris Peregrinis, quæ in monte
sunt Cælio, morbo veterni consumptus est._--S.-M.]
[Note latérale: XLVII. Constance s'attribue les succès de Julien.]
Une si importante victoire ne fit qu'aigrir la jalousie de Constance.
C'était le ton de la cour de blâmer Julien, ou de le tourner en
ridicule. On l'appelait par dérision _le Victorin_[124]; ce qui
renfermait une allusion maligne au tyran de ce nom, qui, du temps de
Gallien, après avoir dompté les Germains et les Francs, avait usurpé
le titre d'Auguste. D'autres plus méchants encore affectaient de le
louer avec excès en présence du prince. L'empereur, de son côté,
s'appropriait tout l'honneur des succès du César. Telle était sa
vanité: si, tandis qu'il séjournait en Italie, un de ses généraux
remportait quelque avantage sur les Perses, aussitôt volaient dans tout
l'empire de longues et ennuyeuses lettres du prince, remplies de ses
propres éloges, mais où le général vainqueur n'était pas même nommé:
et ces annonces de victoires ruinaient en passant les villes et les
provinces par les présents qu'il fallait prodiguer aux porteurs de ces
lettres. A l'occasion de la journée de Strasbourg, dont Constance était
éloigné de quarante marches, il publia des édits pompeux, où s'élevant
jusqu'au ciel, il se représentait rangeant l'armée en bataille,
combattant à la tête, mettant les Barbares en fuite, faisant prisonnier
Chnodomaire, sans dire un mot de Julien, dont il aurait enseveli la
gloire, si la renommée ne se chargeait, en dépit de l'envie, de publier
les grandes actions. C'était pour se conformer à la vanité de ce
prince, que les orateurs, et même quelques historiens de son temps,
lui attribuaient des exploits auxquels il n'eut jamais d'autre part que
d'en être jaloux.
[Note 124: _Victorinus._--S.-M.]
[Note latérale: XLVIII. Guerre de Julien au-delà du Rhin.
Amm. l. 17, c. 1.
Liban. or. 10. t. 2, p. 277 et 278.