Alsat. Illustr. p. 228 et 232.]

Les Barbares, après une décharge de javelots, s'élancent comme des

lions. La fureur étincelle dans leurs yeux. Ils portent la mort et

la cherchent eux-mêmes. Les Romains fermes dans leur poste, serrant

leurs bataillons et leurs escadrons, corps contre corps, boucliers

contre boucliers, présentent une muraille hérissée d'épées et de

lances. Des nuages de poussière enveloppent les combattants. Ce n'est

dans la cavalerie que flux et que reflux. Ici les Romains enfoncent,

là ils sont enfoncés. Les piques se croisent, les boucliers se

heurtent; l'air retentit des cris de ceux qui meurent et de ceux

qui tuent. A l'aile gauche la victoire se déclara d'abord pour les

Romains. Sévère après avoir sondé le marais charge les troupes de

l'embuscade, qui se renversent sur les autres et les entraînent

dans leur fuite. Mais à l'aile droite où l'élite des deux armées

luttait avec une égale ardeur, six cents gens d'armes[114], dont la

bravoure fondait la plus grande espérance de Julien, tournent bride

tout à coup et confondent leurs rangs. La blessure de leur chef et

la chute d'un de leurs officiers jeta l'épouvante dans des cœurs

jusque-là intrépides. Ils se portent sur l'infanterie, qu'ils allaient

renverser si celle-ci se resserrant ne leur eût opposé une barrière

impénétrable. Julien, jugeant de leur désordre par le mouvement de

leurs étendards, accourt à toute bride; on le reconnaît de loin à

son enseigne; c'était un dragon de couleur de pourpre, sur le haut

d'une longue pique. A cette vue un tribun de ces cavaliers, encore

pâle d'effroi, retournait sur ses pas pour les remettre en ordre.

Julien gagne la tête des fuyards et s'opposant à eux, il leur crie:

_Où fuyez-vous, braves gens? Où trouverez-vous un asyle? Toutes les

villes vous seront fermées: vous brûliez d'ardeur de combattre: votre

fuite condamne votre empressement. Allons rejoindre les nôtres; nous

partagerons leur gloire: ou si vous voulez fuir, passez-moi sur le

corps; il faut m'ôter la vie avant de perdre votre honneur._ Il

leur montre en même-temps l'ennemi qui fuyait devant l'aîle gauche.

Honteux de leur lâcheté, ils retournent à la charge. Cependant les

Barbares s'étaient attachés à l'infanterie dont les flancs étaient

découverts: l'attaque fut chaude, et la résistance opiniâtre. Deux

cohortes de vieilles troupes[115], qui dans une contenance menaçante

bordaient de ce côté-là l'armée romaine, commencèrent à pousser

cette espèce de cri[116], qui seul suffisait quelquefois pour mettre

l'ennemi en fuite; c'était un murmure qui grossissant peu à peu

imitait le mugissement des flots brisés contre les rivages. Bientôt

sous une nuée de javelots et de poussière, on n'entend que le bruit

des armes et le choc des corps. Les Barbares, n'étant plus guidés que

par leur fureur, rompent leur ordonnance, et divisés en pelotons ils

s'efforcent à grands coups de cimeterre de mettre en pièces cette haie

de boucliers dont les Romains étaient couverts. Les Bataves et le corps

appelé la cohorte royale[117] viennent en courant au secours de leurs

camarades; c'étaient des auxiliaires formidables et propres à servir

de ressources dans les dernières extrémités. Mais ni leurs efforts

ni les décharges meurtrières de javelots n'épouvantent les Allemans,

animés par leur rage, et par le bruit de mille instruments guerriers;

toujours acharnés, toujours obstinés à vaincre ou à mourir, ils courent

au-devant des coups; les blessés ayant perdu l'usage de leurs armes

se lancent eux-mêmes et vont mourir au milieu des Romains. La valeur

est égale: celle des Allemans est plus turbulente et plus féroce,

c'étaient des corps plus grands et plus robustes; celle des Romains est

plus adroite, plus tranquille, plus circonspecte: ceux-ci plusieurs

fois enfoncés, regagnaient toujours leur terrain. Les Barbares

fatigués se reposaient en mettant un genou en terre, sans cesser de

combattre. Enfin les seigneurs Allemans[118], entre lesquels étaient

les rois eux-mêmes, formant un gros et se faisant suivre de plusieurs

bataillons, percent l'aîle droite et pénètrent jusqu'à la première

légion placée au centre de l'armée. Ils y trouvent des rangs épais et

redoublés, des soldats fermes comme autant de tours, et une résistance

aussi forte que dans la première chaleur d'une bataille. En vain ils

s'abandonnent sur les Romains pour rompre leur ordonnance; ceux-ci à

couvert de leurs boucliers profitent de l'aveuglement des ennemis, qui

ne songent pas à se couvrir, et leur percent les flancs à coups d'épée.

Bientôt le front de la légion est bordé de carnage; ceux qui prennent

la place des mourants, tombent aussitôt; l'épouvante saisit enfin les

Barbares. Dans ce moment ceux qui gardaient le bagage sur une éminence,

accourent pour prendre leur part de la victoire, et redoublent la

terreur de l'ennemi qui croit voir arriver un nouveau renfort.

[Note 114: _Cataphracti equites._--S.-M.]

[Note 115: _Cornuti et Bracati._--S.-M.]

[Note 116: _Barritum._--S.-M.]

[Note 117: _Batavi venêre cum regibus._--S.-M.]

[Note 118: _Optimatium globus, inter quos decernebant et

reges._--S.-M.]

[Note latérale: XLIV. Fuite des Barbares.]

Les Allemans se débandent, ne se sentant plus de forces que pour fuir.

Les vainqueurs les suivent l'épée dans les reins; et leurs armes étant

pour la plupart faussées, émoussées, rompues, ils arrachent celles

des fuyards. On ne fait quartier à personne. La terre est jonchée de

mourants, qui demandent par grace le coup de la mort. Plusieurs, sans

être blessés, tombant dans le sang de leurs camarades, sont foulés aux

pieds des hommes et des chevaux. Les Barbares, toujours fuyants, et

toujours poursuivis, sur des monceaux d'armes et de cadavres, arrivent

aux bords du Rhin, et s'y jettent la plupart. Julien et ses officiers

accourent à grands cris pour retenir leurs soldats, que l'ardeur de

la poursuite allait précipiter dans le fleuve. Ils s'arrêtent sur les

bords, d'où ils percent de traits ceux qui se sauvent à la nage. Les

Romains, comme du haut d'un amphithéâtre, voyaient cette multitude

d'ennemis flotter, nager, s'attacher les uns aux autres, se repousser,

couler à fond ensemble; les uns engloutis sous les flots, les autres

portés sur leurs boucliers, luttant contre les vagues, et gagnant

avec peine l'autre bord à travers mille périls. Le Rhin était couvert

d'armes et teint de sang.

[Note latérale: XLV. Prise de Chnodomaire.]

Chnodomaire échappé du carnage, se couvrant le visage pour n'être pas

reconnu, fuyait avec deux cents cavaliers. Il tâchait de regagner

son camp qu'il avait laissé entre deux villes[119], dont l'une est

aujourd'hui le village d'Alstatt [_Tribuncos_], et l'autre Lauterbourg

[_Concordia_]. Il devait trouver en cet endroit des bateaux, qu'il

avait préparés pour repasser le Rhin en cas de disgrace. Comme il

côtoyait un marais, son cheval ayant glissé sur le bord le jeta dans

l'eau; malgré la pesanteur de ses armes il eut assez de force pour se

dégager, et pour gagner un coteau couvert de bois. Un tribun qui le

reconnut à sa haute taille, l'ayant poursuivi avec sa cohorte, fit

environner ce bois, n'osant y pénétrer de crainte de quelque embuscade.

Le prince se voyant enveloppé et sans ressource, sortit seul et se

rendit au tribun. Mais les cavaliers de son escorte[120] et trois

amis qui l'avaient suivi dans tous les hasards, se crurent déshonorés

s'ils abandonnaient leur roi, et vinrent demander des fers[121]. On le

conduit au camp; et ce fut pour toute l'armée le premier fruit de la

victoire, de voir cet illustre captif, remarquable par sa bonne mine,

par l'éclat de son armure, par la richesse de ses habits, mais pâle,

confus, plongé dans un morne silence, et portant sur son front la honte

de sa défaite: bien différent de ce fier monarque, qui, sur les ruines

et les cendres des villes de la Gaule, n'annonçait autrefois, que

ravages et incendies.

[Note 119: Ammien Marcellin dit que c'étaient deux forteresses

romaines, _munimenta romana_.--S.-M.]

[Note 120: Ils étaient deux cents.--S.-M.]

[Note 121: _Tres amici junctissimi, flagitium arbitrati post regem

vivere, vel pro rege non mori, si ita tulerit casus, tradidere se

vinciendos._ Amm. l. 16, c. 12.--S.-M.]

[Note latérale: XLVI. Suite de la bataille.]

Cette fameuse journée fut le salut de la Gaule, et rendit à l'empire

son ancienne frontière. Mais ce qu'il y a de plus admirable, et ce

qui donne la plus grande idée de la capacité de Julien, et de la

discipline de ses troupes, c'est qu'une victoire si opiniâtrement

disputée ne lui coûta que deux cent quarante-trois soldats et quatre

officiers, le tribun Bainobaude, Laïpson, Innocentius commandant de

la gendarmerie[122], et un tribun dont le nom est ignoré. L'histoire

varie sur le nombre des Allemans qui restèrent sur le champ de

bataille; il en périt encore davantage dans le fleuve. Au coucher du

soleil Julien ayant fait sonner la retraite, toute l'armée par une

acclamation unanime le salua sous le nom d'Auguste. Il rejeta ce titre

avec indignation, imposa silence aux soldats, et protesta avec serment

qu'il n'acceptait ni ne désirait ce témoignage d'un zèle inconsidéré.

L'armée campa sur les bords du Rhin sans se retrancher, mais environnée

de plusieurs corps de gardes avancées qui veillèrent à sa sûreté. Une

partie de la nuit se passa dans les réjouissances d'une victoire qui

était fort au-dessus de leurs espérances. Zosime rapporte qu'au point

du jour Julien fit comparaître devant lui les six cents gendarmes,

dont la bravoure s'était démentie; et que pour les punir, sans user

de la rigueur des lois militaires, il leur fit traverser le camp en

habits de femmes: il ajoute que cette flétrissure fut si sensible à ces

braves gens, que dès le premier combat, ils effacèrent leur honte par

des prodiges de valeur. On amena ensuite Chnodomaire: comme Julien lui

demandait compte de ses attentats contre l'empire, il soutint d'abord

sa réputation de courage, et répondit avec dignité. Julien commençait à

l'admirer; mais bientôt ce prince perdit tout l'éclat que les malheurs

savent donner aux ames fières, en demandant la vie avec bassesse,

jusqu'à se prosterner aux pieds du vainqueur. Julien le releva;

quoiqu'il ne sentît plus pour lui que du mépris, il respecta encore

sa grandeur passée; et faisant réflexion aux terribles révolutions

que peut amener une seule journée, il lui épargna la honte des fers.

Quelque temps après il l'envoya à Constance, qui le fit conduire à

Rome où il mourut en léthargie[123].

[Note 122: Ou général des cataphractaires, _cataphractarios

ducens_.--S.-M.]

[Note 123: Chnodomaire habita à Rome le palais appelé _Castra

Peregrina_, sur le mont Célius. _In Castris Peregrinis, quæ in monte

sunt Cælio, morbo veterni consumptus est._--S.-M.]

[Note latérale: XLVII. Constance s'attribue les succès de Julien.]

Une si importante victoire ne fit qu'aigrir la jalousie de Constance.

C'était le ton de la cour de blâmer Julien, ou de le tourner en

ridicule. On l'appelait par dérision _le Victorin_[124]; ce qui

renfermait une allusion maligne au tyran de ce nom, qui, du temps de

Gallien, après avoir dompté les Germains et les Francs, avait usurpé

le titre d'Auguste. D'autres plus méchants encore affectaient de le

louer avec excès en présence du prince. L'empereur, de son côté,

s'appropriait tout l'honneur des succès du César. Telle était sa

vanité: si, tandis qu'il séjournait en Italie, un de ses généraux

remportait quelque avantage sur les Perses, aussitôt volaient dans tout

l'empire de longues et ennuyeuses lettres du prince, remplies de ses

propres éloges, mais où le général vainqueur n'était pas même nommé:

et ces annonces de victoires ruinaient en passant les villes et les

provinces par les présents qu'il fallait prodiguer aux porteurs de ces

lettres. A l'occasion de la journée de Strasbourg, dont Constance était

éloigné de quarante marches, il publia des édits pompeux, où s'élevant

jusqu'au ciel, il se représentait rangeant l'armée en bataille,

combattant à la tête, mettant les Barbares en fuite, faisant prisonnier

Chnodomaire, sans dire un mot de Julien, dont il aurait enseveli la

gloire, si la renommée ne se chargeait, en dépit de l'envie, de publier

les grandes actions. C'était pour se conformer à la vanité de ce

prince, que les orateurs, et même quelques historiens de son temps,

lui attribuaient des exploits auxquels il n'eut jamais d'autre part que

d'en être jaloux.

[Note 124: _Victorinus._--S.-M.]

[Note latérale: XLVIII. Guerre de Julien au-delà du Rhin.

Amm. l. 17, c. 1.

Liban. or. 10. t. 2, p. 277 et 278.

Histoire du Bas-Empire. Tome 02 · 第 155 / 331 题