Liban. or. 10, t. 2, p. 269 et 273.]

La fuite de Barbation augmenta l'audace des Barbares. Ils regardaient

aussi comme une retraite l'éloignement de Julien, qui s'occupait à

fortifier Saverne [_Tres Tabernas_]. Sept rois allemans, Chnodomaire,

Vestralpe, Urius, Ursicin, Sérapion, Suomaire et Hortaire, réunissent

leurs forces et s'approchent des bords du Rhin du côté de Strasbourg

[_Argentoratum_]. Un soldat de la garde[110], qui, pour éviter la

punition d'un crime, avait passé dans leur camp, redoublait leur

confiance en leur assurant, comme il était vrai, que Julien n'avait

avec lui que treize mille hommes. Comptant sur une victoire certaine,

ils envoient fièrement signifier au César qu'il ait à se retirer

d'un pays conquis par leur valeur. Libanius rapporte que les députés

présentèrent à Julien les lettres par lesquelles Constance avait appelé

les Allemans en Gaule du temps de Magnence, en leur abandonnant la

propriété des terres dont ils pourraient se rendre maîtres: _Si vous

rejetez ces titres de possession_, ajoutèrent-ils, _nous avons assez

de forces et de courage pour une seconde conquête; préparez-vous à

combattre_. Julien, sans s'émouvoir, retint dans son camp ces envoyés,

sous prétexte qu'ils n'étaient que des espions, et que le chef des

ennemis ne pouvait être assez hardi pour les faire porteurs de paroles

si insolentes. Ce chef était Chnodomaire, à qui les autres rois avaient

déféré le principal commandement. Fier de ses victoires sur Décentius,

de la ruine de plusieurs grandes villes, et des richesses de la Gaule

qu'il avait long-temps pillée en liberté, il se croyait invincible;

et les entreprises les plus hasardeuses ne l'étonnaient pas. Son

orgueil se communiquait aux autres rois: ce n'était dans leur camp

que menaces et que bravades; et les soldats, voyant entre les mains

de leurs camarades les boucliers de l'armée de Barbation, regardaient

déja les troupes de Julien comme des captifs qui leur apportaient leurs

dépouilles.

[Note 110: _Scutarius._--S.-M.]

[Note latérale: XXXVIII. Julien marche à leur rencontre.]

L'armée des Allemans croissait tous les jours. Ils avaient appelé à

cette bataille tous leurs compatriotes qui étaient en état de porter

les armes. Les sujets de Gundomade et de Vadomaire, à qui Constance

venait d'accorder la paix, massacrèrent le premier de ces deux princes

qui voulait les retenir, et se rendirent au camp malgré Vadomaire. Ils

employèrent trois jours et trois nuits à passer le fleuve. Julien qui

était bien aise de les attirer en-deçà du Rhin, ayant appris qu'ils

étaient assemblés dans la plaine de Strasbourg, part de Saverne avant

le jour, et fait marcher son armée en ordre de bataille, les fantassins

au centre, sur les aîles les cavaliers, entre lesquels étaient les gens

d'armes tout couverts de fer et les archers à cheval, troupe redoutable

par sa force et par son adresse. Il se mit à la tête de l'aîle droite,

où il avait placé ses meilleurs corps. Après une marche de sept lieues,

ils arrivèrent sur le midi à la vue des ennemis. Julien ne jugeant pas

à propos d'exposer une armée fatiguée, rappela ses coureurs, et ayant

fait faire halte, il parla ainsi à ses soldats:

[Note latérale: XXXIX. Discours de Julien à ses troupes.]

«Camarades, je suis bien assuré qu'aucun de vous ne me soupçonne de

craindre l'ennemi, et je compte aussi sur votre bravoure. Mais plus

je l'estime, plus je dois la ménager, et prendre les moyens les plus

sûrs pour ne pas acheter trop cher un succès qui vous est dû. De bons

soldats sont fiers et opiniâtres contre les ennemis; modestes et

dociles à l'égard de leur général. Cependant je ne veux rien décider

ici sans votre consentement. Le jour est avancé, et la lune qui est en

décours se refuserait à notre victoire. Harassés d'une longue marche

vous allez trouver un terrain raboteux et fourré, des sables brûlants

et sans eau, un ennemi reposé et rafraîchi. N'est-il pas à craindre

que la faim, la soif, la fatigue ne nous aient fait perdre une partie

de notre vigueur? La prudence fait prévenir les difficultés, et les

dangers disparaissent, quand on écoute la divinité qui s'explique par

les bons conseils. Celui que je vous donne, c'est de nous retrancher

ici, de nous reposer à l'abri des gardes avancées que j'aurai soin

de placer; et après avoir réparé nos forces par la nourriture et par

le sommeil, nous marcherons aux ennemis à la pointe du jour sous les

auspices de la Providence et de votre valeur.»

[Note latérale: XL. Ardeur des troupes.]

Il n'avait pas encore cessé de parler, que ses soldats

l'interrompirent. Frémissant de colère et frappant leurs boucliers

avec leurs piques, ils demandent à grands cris qu'on les mène à

l'ennemi. Ils comptent sur la protection du ciel, sur eux-mêmes, sur

la capacité et la fortune de leur général. Ne considérant pas la

diversité des circonstances, ils se croient en droit de mépriser un

ennemi, qui l'année précédente n'a osé dans son propre pays se montrer

à l'empereur. Les officiers ne marquaient pas moins d'impatience.

Florentius pensait que, malgré le péril, il était de la prudence de

combattre sans délai: _Si les Barbares viennent à se retirer pendant la

nuit, qui pourra_, disait-il, _résister à une soldatesque bouillante

et séditieuse, que le désespoir d'avoir manqué une victoire qu'elle

regarde comme infaillible portera aux derniers excès?_ Dans l'accès de

cette ardeur générale, un enseigne s'écrie: _Marche, heureux César,

où te guide ton bonheur. Nous voyons enfin à notre tête la valeur et

la science militaire. Tu vas voir aussi ce qu'un soldat romain trouve

de forces sous les yeux d'un chef guerrier, qui sait faire de grandes

actions et en produire par ses regards._

[Note latérale: XLI. Ordre des Barbares.]

Julien marche aussitôt; et toute l'armée s'avance vers un coteau

couvert de moissons, qui n'était pas éloigné des bords du Rhin. A son

approche trois coureurs ennemis, qui étaient venus jusque-là pour

la reconnaître, s'enfuient à toute bride et vont porter l'alarme à

leur camp. On en atteignit un quatrième qui fuyait à pied, et dont

on tira des instructions. Les deux armées firent halte en présence

l'une de l'autre. Les Barbares, informés par des transfuges de l'ordre

de bataille de Julien, avaient porté sur leur aîle gauche leurs

principales forces. Mais comme ils sentaient la supériorité des gens

d'armes romains, ils avaient jeté entre leurs escadrons des pelotons de

fantassins légèrement armés, qui devaient pendant le combat se glisser

sous le ventre des chevaux, les percer et abattre les cavaliers. Ils

fortifièrent leur aile droite d'un corps d'infanterie qu'ils postèrent

dans un marais entre des roseaux. A la tête de l'armée paraissaient

Chnodomaire et Sérapion, distingués entre les autres rois. Chnodomaire,

auteur de cette guerre, commandait l'aile gauche, composée des corps

les plus renommés, et où se devaient faire les plus violents efforts.

Ce prince était d'une taille avantageuse; il avait été brave soldat

avant que d'être habile capitaine: il montait un puissant cheval;

l'éclat de ses armes, le cimier de son casque surmonté de flammes

ajoutaient à son air terrible. L'aile droite était conduite par son

neveu Sérapion, fils de Mederich qui avait été toute sa vie implacable

ennemi des Romains, avec lesquels il n'avait jamais observé aucun

traité. Sérapion était encore dans la première fleur de sa jeunesse;

mais il égalait en intrépidité les plus vieux guerriers. On l'appelait

d'abord Agénarich; son père avait changé son nom[111] en l'honneur

de Sérapis, dont il avait appris les mystères dans la Gaule[112], où

il était resté long-temps en qualité d'otage. A la suite de ces deux

chefs marchaient cinq autres rois, dix princes de sang royal[113],

grand nombre de seigneurs, et trente-cinq mille soldats de différentes

nations.

[Note 111: _Ideò sic appellatus, quòd pater ejus diù obsidatus

pignore tentus in Galliis, doctusque Græca quædam arcana, hunc filium

suum Agenarichum genitali vocabulo dictitatum, ad Serapionis transtulit

nomen._ Amm. l. 16, c. 12.--S.-M.]

[Note 112: Les auteurs, et les monuments encore plus, nous montrent

que le culte des dieux égyptiens avait fait à cette époque, et

long-temps avant, de grands progrès dans toutes les parties de l'empire

romain.--S.-M.]

[Note 113: _Regales decem._--S.-M.]

[Note latérale: XLII. Approche des deux armées.]

On sonne la charge. Sévère, qui commandait l'aile gauche des Romains,

s'étant avancé jusqu'au bord du marais, découvrit l'embuscade, et

craignant de s'engager mal à propos, il fit halte. Julien n'avait

pas harangué ses soldats avant la bataille; c'était une fonction que

les empereurs se croyaient réservée, et il n'avait garde de choquer

l'humeur jalouse de Constance. Mais quand l'armée fut prête à charger,

courant entre les rangs avec un gros de deux cents chevaux, à travers

les traits qui sifflaient déja à ses oreilles, il s'écriait: _Courage,

camarades, voici le moment tant désiré, et que vous avez avancé par

votre noble impatience; rendons aujourd'hui au nom romain son ancien

lustre: là ce n'est qu'une fureur aveugle; ici est la vraie valeur._

Tantôt reformant les bataillons qu'il ne trouvait pas en assez bon

ordre: _Songez_, leur disait-il, _que ce moment va décider si nous

méritons les insultes des Barbares; ce n'est qu'en vue de cette journée

que j'ai accepté le nom de César_. Tantôt arrêtant les plus impatients.

_Gardez-vous_, leur disait-il, _de hasarder la victoire par une ardeur

précipitée; suivez-moi; vous me verrez au chemin de la gloire, mais

sans abandonner celui de la prudence et de la sûreté_. Les encourageant

par ces paroles et par d'autres semblables, il fit marcher la plus

grande partie de son armée en première ligne. On entendit en même temps

du côté de l'infanterie allemande un murmure confus: ils s'écriaient

tous ensemble avec indignation, qu'il fallait que le risque fût égal,

et que leurs princes missent pied à terre pour partager avec eux le

sort de cette bataille. Sur-le-champ Chnodomaire saute à bas de son

cheval; les autres princes en font autant: ils se croyaient assurés de

la victoire.

[Note latérale: XLIII. Bataille de Strasbourg.

Amm. l. 16, c. 12.

Liban. or. 8, t. 2, p. 238, et or. 10, p. 276 et 277.

Jul. ad Ath. p. 279.

Zos. l. 3, c.3.

Vict. epit. p. 227.

Eutr. l. 10,

Socr. l. 3, c. 1.

Hier. Chron.

Oros. l. 7, c. 29.

Zon. l. 13, t. 2, p. 20.

Mamert. pan. c. 4.

Themist. or. 4. p. 57.

Histoire du Bas-Empire. Tome 02 · 第 154 / 331 题