La fuite de Barbation augmenta l'audace des Barbares. Ils regardaient
aussi comme une retraite l'éloignement de Julien, qui s'occupait à
fortifier Saverne [_Tres Tabernas_]. Sept rois allemans, Chnodomaire,
Vestralpe, Urius, Ursicin, Sérapion, Suomaire et Hortaire, réunissent
leurs forces et s'approchent des bords du Rhin du côté de Strasbourg
[_Argentoratum_]. Un soldat de la garde[110], qui, pour éviter la
punition d'un crime, avait passé dans leur camp, redoublait leur
confiance en leur assurant, comme il était vrai, que Julien n'avait
avec lui que treize mille hommes. Comptant sur une victoire certaine,
ils envoient fièrement signifier au César qu'il ait à se retirer
d'un pays conquis par leur valeur. Libanius rapporte que les députés
présentèrent à Julien les lettres par lesquelles Constance avait appelé
les Allemans en Gaule du temps de Magnence, en leur abandonnant la
propriété des terres dont ils pourraient se rendre maîtres: _Si vous
rejetez ces titres de possession_, ajoutèrent-ils, _nous avons assez
de forces et de courage pour une seconde conquête; préparez-vous à
combattre_. Julien, sans s'émouvoir, retint dans son camp ces envoyés,
sous prétexte qu'ils n'étaient que des espions, et que le chef des
ennemis ne pouvait être assez hardi pour les faire porteurs de paroles
si insolentes. Ce chef était Chnodomaire, à qui les autres rois avaient
déféré le principal commandement. Fier de ses victoires sur Décentius,
de la ruine de plusieurs grandes villes, et des richesses de la Gaule
qu'il avait long-temps pillée en liberté, il se croyait invincible;
et les entreprises les plus hasardeuses ne l'étonnaient pas. Son
orgueil se communiquait aux autres rois: ce n'était dans leur camp
que menaces et que bravades; et les soldats, voyant entre les mains
de leurs camarades les boucliers de l'armée de Barbation, regardaient
déja les troupes de Julien comme des captifs qui leur apportaient leurs
dépouilles.
[Note 110: _Scutarius._--S.-M.]
[Note latérale: XXXVIII. Julien marche à leur rencontre.]
L'armée des Allemans croissait tous les jours. Ils avaient appelé à
cette bataille tous leurs compatriotes qui étaient en état de porter
les armes. Les sujets de Gundomade et de Vadomaire, à qui Constance
venait d'accorder la paix, massacrèrent le premier de ces deux princes
qui voulait les retenir, et se rendirent au camp malgré Vadomaire. Ils
employèrent trois jours et trois nuits à passer le fleuve. Julien qui
était bien aise de les attirer en-deçà du Rhin, ayant appris qu'ils
étaient assemblés dans la plaine de Strasbourg, part de Saverne avant
le jour, et fait marcher son armée en ordre de bataille, les fantassins
au centre, sur les aîles les cavaliers, entre lesquels étaient les gens
d'armes tout couverts de fer et les archers à cheval, troupe redoutable
par sa force et par son adresse. Il se mit à la tête de l'aîle droite,
où il avait placé ses meilleurs corps. Après une marche de sept lieues,
ils arrivèrent sur le midi à la vue des ennemis. Julien ne jugeant pas
à propos d'exposer une armée fatiguée, rappela ses coureurs, et ayant
fait faire halte, il parla ainsi à ses soldats:
[Note latérale: XXXIX. Discours de Julien à ses troupes.]
«Camarades, je suis bien assuré qu'aucun de vous ne me soupçonne de
craindre l'ennemi, et je compte aussi sur votre bravoure. Mais plus
je l'estime, plus je dois la ménager, et prendre les moyens les plus
sûrs pour ne pas acheter trop cher un succès qui vous est dû. De bons
soldats sont fiers et opiniâtres contre les ennemis; modestes et
dociles à l'égard de leur général. Cependant je ne veux rien décider
ici sans votre consentement. Le jour est avancé, et la lune qui est en
décours se refuserait à notre victoire. Harassés d'une longue marche
vous allez trouver un terrain raboteux et fourré, des sables brûlants
et sans eau, un ennemi reposé et rafraîchi. N'est-il pas à craindre
que la faim, la soif, la fatigue ne nous aient fait perdre une partie
de notre vigueur? La prudence fait prévenir les difficultés, et les
dangers disparaissent, quand on écoute la divinité qui s'explique par
les bons conseils. Celui que je vous donne, c'est de nous retrancher
ici, de nous reposer à l'abri des gardes avancées que j'aurai soin
de placer; et après avoir réparé nos forces par la nourriture et par
le sommeil, nous marcherons aux ennemis à la pointe du jour sous les
auspices de la Providence et de votre valeur.»
[Note latérale: XL. Ardeur des troupes.]
Il n'avait pas encore cessé de parler, que ses soldats
l'interrompirent. Frémissant de colère et frappant leurs boucliers
avec leurs piques, ils demandent à grands cris qu'on les mène à
l'ennemi. Ils comptent sur la protection du ciel, sur eux-mêmes, sur
la capacité et la fortune de leur général. Ne considérant pas la
diversité des circonstances, ils se croient en droit de mépriser un
ennemi, qui l'année précédente n'a osé dans son propre pays se montrer
à l'empereur. Les officiers ne marquaient pas moins d'impatience.
Florentius pensait que, malgré le péril, il était de la prudence de
combattre sans délai: _Si les Barbares viennent à se retirer pendant la
nuit, qui pourra_, disait-il, _résister à une soldatesque bouillante
et séditieuse, que le désespoir d'avoir manqué une victoire qu'elle
regarde comme infaillible portera aux derniers excès?_ Dans l'accès de
cette ardeur générale, un enseigne s'écrie: _Marche, heureux César,
où te guide ton bonheur. Nous voyons enfin à notre tête la valeur et
la science militaire. Tu vas voir aussi ce qu'un soldat romain trouve
de forces sous les yeux d'un chef guerrier, qui sait faire de grandes
actions et en produire par ses regards._
[Note latérale: XLI. Ordre des Barbares.]
Julien marche aussitôt; et toute l'armée s'avance vers un coteau
couvert de moissons, qui n'était pas éloigné des bords du Rhin. A son
approche trois coureurs ennemis, qui étaient venus jusque-là pour
la reconnaître, s'enfuient à toute bride et vont porter l'alarme à
leur camp. On en atteignit un quatrième qui fuyait à pied, et dont
on tira des instructions. Les deux armées firent halte en présence
l'une de l'autre. Les Barbares, informés par des transfuges de l'ordre
de bataille de Julien, avaient porté sur leur aîle gauche leurs
principales forces. Mais comme ils sentaient la supériorité des gens
d'armes romains, ils avaient jeté entre leurs escadrons des pelotons de
fantassins légèrement armés, qui devaient pendant le combat se glisser
sous le ventre des chevaux, les percer et abattre les cavaliers. Ils
fortifièrent leur aile droite d'un corps d'infanterie qu'ils postèrent
dans un marais entre des roseaux. A la tête de l'armée paraissaient
Chnodomaire et Sérapion, distingués entre les autres rois. Chnodomaire,
auteur de cette guerre, commandait l'aile gauche, composée des corps
les plus renommés, et où se devaient faire les plus violents efforts.
Ce prince était d'une taille avantageuse; il avait été brave soldat
avant que d'être habile capitaine: il montait un puissant cheval;
l'éclat de ses armes, le cimier de son casque surmonté de flammes
ajoutaient à son air terrible. L'aile droite était conduite par son
neveu Sérapion, fils de Mederich qui avait été toute sa vie implacable
ennemi des Romains, avec lesquels il n'avait jamais observé aucun
traité. Sérapion était encore dans la première fleur de sa jeunesse;
mais il égalait en intrépidité les plus vieux guerriers. On l'appelait
d'abord Agénarich; son père avait changé son nom[111] en l'honneur
de Sérapis, dont il avait appris les mystères dans la Gaule[112], où
il était resté long-temps en qualité d'otage. A la suite de ces deux
chefs marchaient cinq autres rois, dix princes de sang royal[113],
grand nombre de seigneurs, et trente-cinq mille soldats de différentes
nations.
[Note 111: _Ideò sic appellatus, quòd pater ejus diù obsidatus
pignore tentus in Galliis, doctusque Græca quædam arcana, hunc filium
suum Agenarichum genitali vocabulo dictitatum, ad Serapionis transtulit
nomen._ Amm. l. 16, c. 12.--S.-M.]
[Note 112: Les auteurs, et les monuments encore plus, nous montrent
que le culte des dieux égyptiens avait fait à cette époque, et
long-temps avant, de grands progrès dans toutes les parties de l'empire
romain.--S.-M.]
[Note 113: _Regales decem._--S.-M.]
[Note latérale: XLII. Approche des deux armées.]
On sonne la charge. Sévère, qui commandait l'aile gauche des Romains,
s'étant avancé jusqu'au bord du marais, découvrit l'embuscade, et
craignant de s'engager mal à propos, il fit halte. Julien n'avait
pas harangué ses soldats avant la bataille; c'était une fonction que
les empereurs se croyaient réservée, et il n'avait garde de choquer
l'humeur jalouse de Constance. Mais quand l'armée fut prête à charger,
courant entre les rangs avec un gros de deux cents chevaux, à travers
les traits qui sifflaient déja à ses oreilles, il s'écriait: _Courage,
camarades, voici le moment tant désiré, et que vous avez avancé par
votre noble impatience; rendons aujourd'hui au nom romain son ancien
lustre: là ce n'est qu'une fureur aveugle; ici est la vraie valeur._
Tantôt reformant les bataillons qu'il ne trouvait pas en assez bon
ordre: _Songez_, leur disait-il, _que ce moment va décider si nous
méritons les insultes des Barbares; ce n'est qu'en vue de cette journée
que j'ai accepté le nom de César_. Tantôt arrêtant les plus impatients.
_Gardez-vous_, leur disait-il, _de hasarder la victoire par une ardeur
précipitée; suivez-moi; vous me verrez au chemin de la gloire, mais
sans abandonner celui de la prudence et de la sûreté_. Les encourageant
par ces paroles et par d'autres semblables, il fit marcher la plus
grande partie de son armée en première ligne. On entendit en même temps
du côté de l'infanterie allemande un murmure confus: ils s'écriaient
tous ensemble avec indignation, qu'il fallait que le risque fût égal,
et que leurs princes missent pied à terre pour partager avec eux le
sort de cette bataille. Sur-le-champ Chnodomaire saute à bas de son
cheval; les autres princes en font autant: ils se croyaient assurés de
la victoire.
[Note latérale: XLIII. Bataille de Strasbourg.
Amm. l. 16, c. 12.
Liban. or. 8, t. 2, p. 238, et or. 10, p. 276 et 277.
Jul. ad Ath. p. 279.
Zos. l. 3, c.3.
Vict. epit. p. 227.
Eutr. l. 10,
Socr. l. 3, c. 1.
Hier. Chron.
Oros. l. 7, c. 29.
Zon. l. 13, t. 2, p. 20.
Mamert. pan. c. 4.
Themist. or. 4. p. 57.