Sa première campagne fut un glorieux apprentissage. C'était dans la
Gaule un usage ancien, et qui subsista long-temps après, que les armées
ne se missent en mouvement que vers le solstice d'été. Julien était
encore à Vienne, lorsqu'il apprit que la ville d'Autun [_Augustodunum_]
venait de courir le risque d'être prise et saccagée. Cette ville
était grande; mais elle n'avait pour toute défense qu'une vieille
muraille, prête à tomber en ruine. Les Barbares, maîtres de tous les
dehors, labouraient paisiblement le territoire; et les habitants,
bloqués depuis plusieurs mois, n'attendaient que le moment de pouvoir
se réfugier ailleurs. Le voisinage de Julien, dont la réputation
commençait à éclore, leur inspira plus de hardiesse. L'un d'eux, voyant
un Barbare qui poussait sa charrue jusqu'au pied des murs, courut
sur lui et l'enleva. Plusieurs autres en firent autant. Les ennemis
irrités entreprennent d'escalader la ville à la faveur de la nuit. Au
bruit qu'ils firent en plantant leurs échelles, un petit nombre de
vétérans prend les armes, pendant que les autres soldats tremblaient de
peur; et s'étant donné pour signal le nom de Julien, ils accourent à
la muraille, tuent les uns, et précipitent les autres. Leurs camarades
enhardis par cet exemple, repoussent les Barbares, et en massacrent un
grand nombre. A cette nouvelle Julien, malgré les conseils de quelques
lâches courtisans, se met en campagne avec ce qu'il avait de troupes;
il arrive à Autun le 24 de juin; et sans s'y arrêter, il poursuit les
Barbares qui se retiraient, résolu de les combattre à la première
occasion.
[Note latérale: XVIII. Marches de Julien jusqu'à Rheims.]
De plusieurs routes qu'on lui proposait[79], il préféra la plus courte,
quoiqu'elle fût la plus périlleuse à cause des forêts qu'il fallait
traverser. Mais il entendait dire que Silvanus y avait passé l'année
précédente, et il se faisait un point d'honneur de ne pas céder en
courage à ce brave guerrier. Ne prenant avec lui que des troupes
légères[80], il gagne promptement Auxerre [_Autosidorum_]. Les Barbares
campaient dans le voisinage; il les amusa quelque temps pour faire
reposer sa troupe, et pour donner au reste de son armée le temps de
le rejoindre. Les ennemis ayant pris la route de Troyes [_Tricassæ_],
il continue de les poursuivre; et comme il était inférieur en nombre,
il supplée à ce désavantage par la bonne conduite, et montre déja
toute l'habileté d'un vieux capitaine. Toujours sur ses gardes, il
faisait si bonne contenance, que les Barbares revenant sur lui de
temps en temps, et le chargeant tantôt à droite, tantôt à gauche, ne
purent jamais l'entamer. Il les prévenait avec ses troupes légères dans
tous les postes avantageux qui se trouvaient sur la route, et leur
disputait tous les passages. Après les avoir long-temps harcelés, comme
ils doublaient le pas et que ses troupes pesamment armées perdaient
haleine, il fut obligé d'abandonner la poursuite. Ces petits avantages
rendaient peu à peu le cœur aux soldats; et pour exciter leur hardiesse
par l'intérêt, il promit récompense à quiconque lui apporterait la
tête d'un ennemi. Après une marche assez périlleuse, il vint à Troyes,
où il était si peu attendu, qu'il eut peine à s'en faire ouvrir les
portes: on prenait d'abord sa troupe pour un corps de Barbares. Il ne
s'y arrêta que pour donner quelque repos à ses soldats; et continua
sa marche jusqu'à Rheims [_Remi_], où il avait marqué le rendez-vous
de toute l'armée. C'était Marcellus qui la commandait en la place
d'Ursicin, quoique celui-ci eût ordre de rester en Gaule jusqu'à la fin
de la guerre.
[Note 79: _Aliis per Arbor..... quibusdam per Sedelaucum et Coram
iri debere firmantibus._ Amm. Marcel., l. 16, c. 2. J'ignore quel lieu
désigne le nom tronqué _Arbor......._. _Sedelaucus_ est Saulieu, petite
ville du département de la Côte-d'Or, à six lieues d'Autun. _Cora_,
répond au village de Cure sur la rivière du même nom, entre Autun et
Nevers.--S.-M.]
[Note 80: _Adhibitis cataphractariis solis et balistariis._ Amm.
Marc. l. 16, c. 2.--S.-M.]
[Note latérale: XIX. Combat de Bruma [_Brocomagus_].]
Après divers avis on se détermina à tourner vers Dieuze[81] pour
aller chercher les Allemans. L'armée marchait en bon ordre, lorsque
les ennemis qui connaissaient le pays, s'étant mis en embuscade dans
un bois, et profitant d'un brouillard épais, vinrent la prendre en
queue. Deux légions, qui formaient l'arrière-garde, allaient être
taillées en pièces, si elles n'eussent été promptement secourues par
les troupes auxiliaires qui repoussèrent les Barbares. Ce fut pour
Julien une leçon, qui a coûté bien plus cher à tant d'autres généraux;
il apprit à redoubler de précautions, et à songer encore plus à la
sûreté qu'à la diligence. Les ennemis étaient maîtres des villes qu'on
nomme aujourd'hui Strasbourg [_Argentoratum_], Brumat [_Brocomagus_],
Seltz [_Saliso_], Saverne [_Tabernæ_], Spire [_Nemetæ_], Worms
[_Vangiones_], et Mayence [_Mogontiacum_]; c'est-à-dire, qu'ils en
habitaient les campagnes; car les Allemans regardaient les villes comme
des tombeaux, et n'osaient s'y renfermer. Au moment que Julien entrait
dans Brumat[82], les Barbares vinrent lui présenter la bataille: il
l'accepta. Déja son armée rangée en forme de croissant commençait à les
envelopper, lorsque les ennemis voyant qu'ils avaient perdu dans le
premier choc plusieurs de leurs gens se retirèrent avec précipitation
et se sauvèrent dans les îles du Rhin.
[Note 81: _Decem-Pagi_ est Dieuze, en Lorraine, dans le département
de la Meurthe. L'Itinéraire d'Antonin place ce lieu à vingt milles de
_Divodurum_ (Metz).--S.-M.]
[Note 82: _Brocomagus._ Brumat est un lieu à une petite distance de
Strasbourg, au nord, sur la rivière de Sorr.--S.-M.]
[Note latérale: XX. Fin de cette campagne.
Amm. l. 16, c. 3.
Jul. ad Ath. p. 279.