Pendant que l'empereur livrait l'église en proie aux hérétiques,
Julien travaillait à délivrer la Gaule des Barbares qui la désolaient.
L'entreprise paraissait au-dessus de ses forces. Que pouvait-on
attendre d'un jeune prince, sans expérience, étranger dans un camp,
nourri dans l'ombre des écoles, obligé d'apprendre les exercices
militaires dans le temps qu'il fallait livrer des batailles? Revêtu
d'un nom sans pouvoir, il ne venait au secours de cette province
qu'avec une poignée de soldats, dont les officiers étaient autant
d'espions dévoués à l'empereur; il n'y trouvait que des troupes
affaiblies par la désertion et par les défaites, abâtardies par
l'habitude de se laisser vaincre, sans émulation, sans discipline.
Il semblait que Constance, toujours ombrageux, ne l'avait choisi que
parce qu'il le croyait incapable; et ce prince retenant d'une main ce
qu'il paraissait lui donner de l'autre, avait pris des mesures pour
lui dérober jusqu'à la gloire des hasards heureux, en lui attachant en
apparence pour conseil, et en effet pour maître, le général Marcellus,
qui devait avoir tout l'honneur des succès, tandis qu'on ne laissait à
Julien que la honte des échecs. Dans une situation si délicate, Julien
sut forcer tous les obstacles qu'on mettait à sa réputation. Pendant
l'hiver qu'il passa dans Vienne, il s'appliqua à connaître ses soldats,
sa province, ses ennemis; il puisa dans la profondeur de son génie
toutes les ressources de la science militaire; il s'affranchit de ses
surveillants en les rendant inutiles; et dès le printemps suivant,
avant que d'avoir vu la guerre, il se trouva plus grand capitaine que
ceux qu'on avait chargés de le conduire.
[Note latérale: XIII. Sa façon de vivre.
[Julian. Misop. p. 340 et 341, ed. Spanh.]
Amm. l. 16, c. 5.
Mamert. paneg. c. 11.
[Liban. or. 8, t. 2, p. 240, ed. Morel.]]
Son exemple, plus encore que sa vigilance, releva la discipline,
et d'une armée tant de fois vaincue forma une armée invincible. La
première loi qu'il s'imposa fut celle de la tempérance. Persuadé que
la vertu ne sait dresser qu'une table frugale, et que le corps ne se
traite délicatement qu'aux dépens de l'esprit, il n'eut pas besoin de
consulter les mémoires de Constance. Ce prince avait pris la peine de
régler la table de Julien, comme celle d'un écolier qu'on enverrait
aux études, dit Ammien; il avait marqué dans un écrit de sa propre
main la qualité des mets qu'il voulait qu'on lui servît: Julien en
retrancha tout ce qui sentait la bonne chère; il voulut être nourri
comme les simples soldats. Sa sobriété lui permettait d'abréger le
temps du sommeil: couché sur la terre nue ou sur une peau de bête,
il se levait au milieu de la nuit. Après avoir fait secrètement sa
prière à Mercure, il travaillait aux dépêches, il visitait lui-même les
sentinelles, et donnait le reste de la nuit à l'étude. La philosophie,
l'éloquence, l'histoire, la poésie même occupaient ces heures
tranquilles. Entre les ouvrages qu'il composa dans la Gaule, les deux
panégyriques de Constance sont des fruits de ses veilles. Il y soutient
mal l'honneur de la philosophie, par la flatterie outrée que respirent
ces deux discours. Il les démentit dans la suite, lorsqu'il put le
faire impunément, par des invectives encore plus condamnables. Un
ouvrage qui aurait mieux mérité de passer à la postérité, ce sont ses
propres mémoires, qu'il avait écrits à l'imitation de Jules-César. Il
employait le jour aux affaires de la guerre, ou à faire des réglements
utiles pour l'armée et la province. Il se formait aux exercices, et
il se raillait lui-même de bonne grace sur son peu d'habileté. Pour
s'endurcir contre les incommodités les plus sensibles, il supportait
sans feu la rigueur des hivers de la Gaule.
[Note latérale: XIV. Sa conduite dans le gouvernement.
Amm. l. 16. c. 5.
Julian. Misop. p. 360.