Les emportements pleins d'indécence, auxquels Constance s'abandonna
dans ce concile, le rendirent tout-à-fait méprisable. On oublia ce
qu'on devait à l'empereur, après qu'il eut oublié ce qu'il se devait
à lui-même; et quoique les divins oracles ne recommandent pas moins
le respect pour les souverains que le zèle pour la vérité, cependant
les prélats les plus saints, et dont la mémoire sera à jamais en
vénération dans l'église, ne virent plus en l'empereur que la personne
de Constance, c'est-à-dire, l'égarement, l'injustice et la faiblesse.
C'est sans doute à ce sentiment qu'il faut attribuer l'extrême liberté
avec laquelle saint Hilaire de Poitiers invectiva quelque temps après
contre l'empereur dans un écrit qu'il lui adressa à lui-même. On croit
à la vérité que cette requête composée du vivant de Constance, ne fut
publiée qu'après sa mort. La hardiesse de Lucifer est moins étonnante:
c'était un homme dur, chagrin, incapable de ménagement. Pendant son
exil il envoya au prince cinq livres remplis des reproches les plus
atroces, et il trouva un homme assez hardi pour les présenter de sa
part à l'empereur. Constance inégal et bizarre se piquait quelquefois
d'une patience philosophique: on rapporte qu'un de ses courtisans qui
voulait exciter sa colère, lui ayant dit un jour: _Rien n'est plus
doux que l'abeille; vous voyez cependant qu'elle n'épargne pas ceux
qui viennent piller ses rayons_; ce prince lui répliqua: _Mais vous
voyez aussi qu'il lui en coûte la vie pour un coup d'aiguillon_. Il
se trouva dans cette heureuse disposition à l'égard de Lucifer. Il
chargea Florentius, grand-maître du palais, de savoir du prélat même,
s'il était l'auteur de ces écrits. Lucifer avoua l'ouvrage, le renvoya
avec un sixième livre encore plus outrageant, et protesta qu'il était
prêt à mourir avec joie. L'empereur se contenta de le reléguer en
Thébaïde. Le schisme auquel Lucifer se porta dans la suite par un effet
de son caractère inflexible, nous dispense de chercher à le justifier.
Mais ce qui est embarrassant, c'est que saint Athanase, qui était en
ce temps-là le modèle de la vertu, ainsi que le défenseur de la foi
chrétienne, approuve ces livres audacieux, qu'il en loue l'auteur
comme un homme embrasé de l'esprit de Dieu, et que dans sa lettre aux
solitaires il n'épargne pas lui-même l'empereur. Nous pardonnera-t-on
de dire ici, avec le respect dû à la mémoire de ces saints prélats, que
l'humanité, même dans sa plus grande perfection, manque quelquefois
de justesse pour concilier des devoirs qui semblent se combattre, ou
d'étendue pour les embrasser tous; et que les grands saints, pour être
des héros, ne cessent pas d'être des hommes?
[Note latérale: LXIV. Exil de Libérius.
Ath. ad monach. t. 1, p. 364-368.
Amm. l. 15, c. 7.
Hier. chron. Theod. l. 2, c. 16, 17.
[Socr. l. 2, c. 37.]
Soz. l. 4, c. 11.
Theoph. p. 33.
Pagi, in Baron.