L'empereur désirait ardemment que la condamnation d'Athanase fût
confirmée par l'évêque de Rome, dont le suffrage est d'un plus grand
poids que celui des autres évêques[67], dit un auteur païen de ce
temps-là. Il envoie donc à Libérius son chambellan Eusèbe, qui portait
à la fois des présents et des menaces. Les présents ne purent éblouir
le pontife; il tint ferme contre les menaces, protestant qu'il ne
déshonorerait pas l'église romaine en condamnant celui qu'elle avait
reconnu innocent. L'eunuque, rebuté, va déposer les présents de
l'empereur dans l'église de Saint-Pierre. Le pape vient à l'église, et
fait jeter dehors cette offrande, comme le prix d'une trahison impie.
Eusèbe de retour irrite les autres eunuques, et tous se réunissent
pour aigrir l'esprit de l'empereur. Constance envoie ordre à Léontius
préfet de Rome de surprendre Libérius, ou de s'en saisir par force,
et de le faire conduire à Milan. La commission était dangereuse; la
vertu du pontife lui attachait tous les cœurs. L'alarme se répand dans
la ville. En vain Léontius met en œuvre les promesses, les menaces,
la persécution même pour détacher le troupeau des intérêts de son
pasteur. La maison de Libérius était doublement gardée; les soldats
en défendaient l'entrée; le peuple fermait toutes les issues. Enfin
pendant toute une nuit on vint à bout de tromper la vigilance du
peuple. Libérius fut enlevé et transporté à Milan. Constance fit de
vains efforts pour l'ébranler: le pontife dans une conférence fort
pressante sut mieux que l'empereur soutenir sa dignité; il lui ferma la
bouche par la sagesse de ses réponses: et comme le prince lui donnait
trois jours pour décider entre le séjour de Rome et l'exil: _J'ai
déja dit adieu à mes frères de Rome_, répondit-il; _trois jours non
plus que trois mois ne changeront rien à ma résolution: envoyez-moi
tout à l'heure où il vous plaira_. Il fut exilé à Bérhée en Thrace,
dont l'Arien Démophile était évêque. Comme il était sur le point de
partir, Constance lui fit porter cinq cents pièces d'or pour aider à
sa subsistance: _Reportez cet argent à l'empereur_, dit-il; _il lui est
nécessaire pour payer ses soldats_. L'impératrice Eusébia lui envoya
la même somme; il la refusa encore en disant: _Qu'on donne cet argent
à Auxentius et à Epictète; ils en ont besoin_. Enfin l'eunuque Eusèbe
osa lui en offrir: _Tu as pillé les églises_, lui dit Libérius, _et tu
m'offres une aumône comme à un criminel! va, avant que de faire des
présents aux chrétiens, deviens chrétien toi-même_. Tout le clergé de
Rome jura en présence du peuple de ne point recevoir d'autre évêque,
tant que Libérius vivrait. Cependant Félix diacre de l'église romaine,
élu par la faction des Ariens, osa accepter cette dignité. Le peuple
ayant fermé toutes les églises, l'ordination fut célébrée dans le
palais par trois évêques ariens, sans autres témoins que les eunuques.
L'intrusion de Félix causa une sanglante émeute; plusieurs y perdirent
la vie. Le peuple refusa toujours de reconnaître le nouveau pontife:
mais un assez grand nombre d'ecclésiastiques, quoiqu'ils fussent liés
par leur serment, ne montrèrent pas la même constance. Selon la plupart
des auteurs, Félix conserva la foi de Nicée; ils ne lui reprochent
que son élection et sa condescendance pour les Ariens dont il ne se
sépara pas de communion. Quelques-uns même ont prétendu qu'il fut élu
de l'avis de Libérius par les prêtres catholiques, et qu'il doit être
compté entre les papes légitimes.
[Note 67: _Tamen auctoritate quoque, qua potiores æternæ urbis
episcopi._ C'est ainsi que s'exprime Ammien Marcellin, et c'est une
preuve assez évidente que la suprématie du siége de Rome était alors
reconnue par les autres évêques.--S.-M.]