Constance avait donné à Julien le gouvernement de la Gaule, de
l'Espagne, et de la Grande-Bretagne: il l'avait créé César pour
l'opposer aux Barbares: mais son aveugle jalousie semblait s'entendre
avec eux. Il fit tout ce qu'il fallait pour empêcher Julien de réussir.
On soupçonna même, car on prête volontiers des crimes aux princes qui
ne sont pas aimés, on soupçonna qu'il ne l'envoyait en Gaule que pour
le perdre. Il est plus vraisemblable que son dessein était seulement de
le tenir comme en tutelle, et de lui ôter tous les moyens de se rendre
trop puissant. Il ne restait en Gaule que peu de troupes, accoutumées
à fuir devant les Barbares: l'empereur ne donna à Julien qu'une faible
escorte de trois cents soixante soldats; les généraux avaient ordre
d'observer ses démarches avec plus de soin que les mouvements des
ennemis. On laissait Ursicin dans la province, mais il ne conservait
que le titre de général sans emploi. Le secret de la cour et tout le
pouvoir était entre les mains de Marcellus, qui partait avec Julien.
Les officiers dont on composa son conseil, étaient plus propres à
l'arrêter dans le chemin de la gloire, qu'à l'exciter aux grandes
entreprises. On mit à son autorité les bornes les plus étroites;
et selon l'expression d'un auteur contemporain, Julien ne pouvait
disposer que de sa casaque. On ne le laissa maître d'aucune grace,
d'aucune libéralité. Loin d'accorder aux troupes quelque gratification
extraordinaire, comme c'était la coutume à la promotion des nouveaux
Césars, on ne leur paya pas même les montres qui leur étaient dues;
et l'on eut lieu de prendre à la lettre ces expressions de Constance,
que c'était son image qu'il envoyait en Gaule, plutôt qu'un nouveau
prince. Julien partit avec sa petite escorte le 1er de décembre: le
temps fut si beau pendant son voyage, que ses admirateurs n'ont pas
oublié d'en faire un miracle. Constance l'accompagna jusqu'au-delà de
Pavie [_Ticinum_][65], et reçut en chemin la nouvelle de la prise et
du saccagement de Cologne. Craignant que cet événement ne rompît ses
mesures, il en fit un secret à Julien, qui n'en fut informé qu'à son
arrivée à Turin. Un si triste commencement affligea fort le prince;
on lui entendit plusieurs fois dire, en soupirant, qu'en devenant
César il n'avait gagné que de périr avec moins de tranquillité. Un
présage, quoique frivole, fut toutefois suffisant pour rassurer les
soldats. Comme il traversait une petite ville de Gaule, c'était la
première qu'il rencontrait sur sa route, une des couronnes qu'on
avait suspendues sur son passage, se détacha et se posa sur sa tête:
on poussa des cris de joie, comme sur un pronostic assuré de la
victoire. Julien s'arrêta à Vienne, où il fut reçu au milieu des
acclamations d'un grand peuple. On célébra son entrée comme celle d'un
génie salutaire, et du libérateur de la Gaule. On dit qu'une vieille
femme aveugle et idolâtre, bien instruite apparemment des secrètes
dispositions de Julien, ayant demandé qui était celui qui entrait dans
la ville, comme on lui eut répondu que c'était le César Julien, s'écria
d'un ton de prophétesse, que ce prince rétablirait le culte des dieux.
Nous raconterons ses exploits, quand nous aurons repris depuis la mort
de Constant les affaires de l'église, que l'empereur troublait de plus
en plus.
[Note 65: Jusqu'à un lieu où se trouvaient deux colonnes entre
Lumello dans le Piémont et Pavie. _Ad usque locum duabus columnis
insignem, qui Laumellum interjacet et Ticinum_, dit Ammien, l. 15, c.
8.--S.-M.]
[Note latérale: LVII. Nouvelles cabales des Ariens.
Ath. ad monach. t. 1, p. 360 et 375. et apol. ad Constant. p. 299 et
301.
Socr. l. 2, c. 26.