Cette nouvelle arrive quelques jours après à Milan, à l'entrée
de la nuit. Constance, frappé comme d'un coup de foudre, assemble
sur-le-champ le conseil: la crainte avait glacé les cœurs; on se
regardait sans ouvrir aucun avis. Le silence fut enfin rompu par
un murmure général: tous se disaient à l'oreille qu'Ursicin était
seul en état de rétablir les affaires; qu'on avait eu grand tort
de l'outrager par des soupçons injurieux. L'empereur frappé de ces
réflexions, et les faisant lui-même, mande Urcisin par l'introducteur
de la cour[54]; c'était l'inviter de la manière la plus distinguée:
il le reçoit avec honneur et amitié: celui qui n'était quelques
jours auparavant qu'un séditieux et un rebelle[55], est maintenant
la ressource et l'appui de l'empire[56]. Les ennemis d'Ursicin, qui
l'étaient également de Silvanus, applaudissaient eux-mêmes à ce
choix; et pour cette fois leur joie était sincère, car en mettant aux
prises ces deux capitaines, ils ne pouvaient manquer de trouver dans
la perte de l'un de quoi se consoler du succès de l'autre. Ursicin
voulait se justifier avant que de partir: l'empereur lui représenta
avec douceur que dans un péril si pressant il n'était pas question
d'éclaircissements ni d'apologies, mais de réconciliation et de
concorde pour concourir unanimement au salut de l'état. On dressa le
plan qu'Ursicin devait suivre; et pour faire croire à Silvanus que la
cour n'était pas instruite de sa rébellion, Constance lui manda en
termes très-affectueux qu'il était satisfait de ses services; qu'il
lui conservait tous ses titres, et qu'il lui adressait son successeur
pour l'installer dans le commandement. On fait aussitôt partir Ursicin
avec dix tribuns et officiers des gardes, qu'il avait demandés pour
le seconder dans sa commission. L'historien Ammien Marcellin était de
ce nombre[57]. Le général sortit de Milan avec un grand cortége, qui
l'accompagna fort loin hors de la ville; et quoiqu'il sentît bien que
ses ennemis regardaient cette pompe comme celle d'une victime qu'on
envoie au sacrifice, il ne pouvait s'empêcher d'admirer la rapidité
des révolutions humaines, en comparant l'état brillant dans lequel
il paraissait alors, avec le péril qu'il avait couru quelques jours
auparavant.
[Note 54: _Admissionum magister._--S.-M.]
[Note 55: _Orientis vorago._--S.-M.]
[Note 56: _Dux prudentissimus et Constantini magni
commilito._--S.-M.]
[Note 57: Avec un certain Vérinianus. _Inter quos ego quoque eram
cum Veriniano collega._--S.-M.]
[Note latérale: ΧLII. Déguisement d'Ursicin.]
Il faisait une extrême diligence: cependant il fut prévenu par la
renommée. Arrivé à Cologne, il trouva Silvanus trop bien affermi, pour
pouvoir être abattu par la force. Les mécontents accouraient en foule
de toutes les provinces, et s'empressaient d'offrir leurs services.
Silvanus avait déja une nombreuse armée. Ursicin, soit qu'on lui eût
dicté cette leçon, soit qu'il crût que la fourberie cesse de l'être
quand elle s'emploie contre un rebelle, fit alors un personnage bien
opposé à cette noble franchise qu'on lui attribue. Pour endormir
Silvanus et l'amener insensiblement à sa perte, il feignit d'entrer
dans toutes ses vues, et d'épouser toutes ses passions. Ce rôle était
difficile à soutenir; il avait affaire à un homme clairvoyant: il lui
fallut et beaucoup de souplesse pour plier sous la fierté d'un maître
d'autant plus jaloux de sa puissance, qu'elle était moins légitime,
et beaucoup de circonspection pour compasser toutes ses démarches:
au moindre soupçon de déguisement, il était perdu lui et les siens.
Il réussit dans ce manége trop bien pour l'honneur de sa vertu. En
peu de temps il gagna entièrement la confiance de Silvanus: il était
de tous ses repas, de tous ses conseils. Silvanus l'associait à ses
mécontentements; les disgrâces d'Ursicin fondaient une partie de ses
reproches: _N'est-il pas indigne_, répétait-il souvent en public et
en particulier, _qu'on ait prodigué les consulats et les premières
dignités de l'empire, à des hommes sans mérite; tandis que de tant de
travaux nous n'avons, Ursicin et moi, remporté d'autre récompense,
que d'être l'un traité en criminel d'état, l'autre traîné du fond de
l'Orient pour servir de but aux traits de la calomnie?_
[Note latérale: XLIII. Mort de Silvanus.]
Le moment arriva qu'il fallait ou se défaire de Silvanus, ou marcher
sous ses étendards. Le pays était épuisé, et le soldat qui commençait à
manquer de vivres, murmurait déja, et demandait le pillage de l'Italie.
Dans cette crise Ursicin, après avoir cent fois changé d'avis, se
détermina à tenter quelques officiers, qu'il savait être mécontents du
général, et dont il connaissait la discrétion et la dextérité. Après
avoir exigé leur serment, il leur fait part de son dessein: c'était
de gagner par leur entremise un corps de Gaulois et d'Illyriens[58],
dont la fidélité ne tiendrait pas contre des sommes répandues à pleines
mains. Ces officiers mirent en œuvre de simples soldats, qui, couverts
de leur obscurité, distribuant à propos l'argent et les promesses,
débauchèrent en une seule nuit un grand nombre de leurs camarades. Au
lever du soleil ils s'attroupent, et formant un bataillon ils forcent
l'entrée du palais, égorgent la garde, poursuivent Silvanus dans une
chapelle où il s'était réfugié, et le percent de mille coups. Ursicin
lui-même et tout l'empire pleura ce brave capitaine, que la calomnie
avait précipité dans le crime, en persécutant son innocence, et que
la noirceur de ses ennemis rendrait excusable, si aucun motif pouvait
excuser la révolte contre le légitime souverain. Il ne porta la pourpre
que vingt-huit jours.
[Note 58: On voit dans Ammien Marcellin que ces corps étaient
désignés par les noms de _Bracati_ et de _Cornuti_. Voyez la notice de
l'Empire.--S.-M.]
[Note latérale: XLIV. Joie de Constance.]
Quelques jours avant la mort de Silvanus, le peuple assemblé à Rome
dans le grand cirque, s'était unanimement écrié: _Silvanus est vaincu_.
L'histoire nous fournit plusieurs exemples de ces pressentiments
populaires, produits par le désir et par l'espérance, et que la
superstition voudrait faire passer pour des révélations surnaturelles.
La nouvelle de cette mort fut pour Constance un sujet de triomphe: il
ajouta ce nouveau titre de victoire aux prospérités dont il se vantait.
Sa vanité croissait sans mesure par les hyperboles de la flatterie:
c'était un art que le prince encourageait de plus en plus, en méprisant
et en éloignant de sa personne tous ceux qui ne le savaient pas. Il
ignorait sans doute que la louange n'est d'aucun prix pour ceux auprès
desquels le blâme est criminel, et le silence dangereux. Aussi avare
d'éloges pour les autres qu'il en était avide pour lui-même, loin d'en
accorder au succès d'Ursicin, il ne lui écrivit que pour se plaindre
qu'on eût détourné une partie des trésors dont Silvanus s'était emparé:
il ordonnait d'en faire une sévère recherche, et d'appliquer à la
question un officier nommé Rémigius, chargé de la caisse militaire[59].
Les informations prouvèrent que personne n'avait touché à ces trésors.
[Note 59: _Rationarius apparitionis armorum magister._--S.-M.]
[Note latérale: XLV. Punition des amis de Silvanus.
Amm. l. 15, c. 6.