Amm. l. 15, c. 5.]

Cette nouvelle arrive quelques jours après à Milan, à l'entrée

de la nuit. Constance, frappé comme d'un coup de foudre, assemble

sur-le-champ le conseil: la crainte avait glacé les cœurs; on se

regardait sans ouvrir aucun avis. Le silence fut enfin rompu par

un murmure général: tous se disaient à l'oreille qu'Ursicin était

seul en état de rétablir les affaires; qu'on avait eu grand tort

de l'outrager par des soupçons injurieux. L'empereur frappé de ces

réflexions, et les faisant lui-même, mande Urcisin par l'introducteur

de la cour[54]; c'était l'inviter de la manière la plus distinguée:

il le reçoit avec honneur et amitié: celui qui n'était quelques

jours auparavant qu'un séditieux et un rebelle[55], est maintenant

la ressource et l'appui de l'empire[56]. Les ennemis d'Ursicin, qui

l'étaient également de Silvanus, applaudissaient eux-mêmes à ce

choix; et pour cette fois leur joie était sincère, car en mettant aux

prises ces deux capitaines, ils ne pouvaient manquer de trouver dans

la perte de l'un de quoi se consoler du succès de l'autre. Ursicin

voulait se justifier avant que de partir: l'empereur lui représenta

avec douceur que dans un péril si pressant il n'était pas question

d'éclaircissements ni d'apologies, mais de réconciliation et de

concorde pour concourir unanimement au salut de l'état. On dressa le

plan qu'Ursicin devait suivre; et pour faire croire à Silvanus que la

cour n'était pas instruite de sa rébellion, Constance lui manda en

termes très-affectueux qu'il était satisfait de ses services; qu'il

lui conservait tous ses titres, et qu'il lui adressait son successeur

pour l'installer dans le commandement. On fait aussitôt partir Ursicin

avec dix tribuns et officiers des gardes, qu'il avait demandés pour

le seconder dans sa commission. L'historien Ammien Marcellin était de

ce nombre[57]. Le général sortit de Milan avec un grand cortége, qui

l'accompagna fort loin hors de la ville; et quoiqu'il sentît bien que

ses ennemis regardaient cette pompe comme celle d'une victime qu'on

envoie au sacrifice, il ne pouvait s'empêcher d'admirer la rapidité

des révolutions humaines, en comparant l'état brillant dans lequel

il paraissait alors, avec le péril qu'il avait couru quelques jours

auparavant.

[Note 54: _Admissionum magister._--S.-M.]

[Note 55: _Orientis vorago._--S.-M.]

[Note 56: _Dux prudentissimus et Constantini magni

commilito._--S.-M.]

[Note 57: Avec un certain Vérinianus. _Inter quos ego quoque eram

cum Veriniano collega._--S.-M.]

[Note latérale: ΧLII. Déguisement d'Ursicin.]

Il faisait une extrême diligence: cependant il fut prévenu par la

renommée. Arrivé à Cologne, il trouva Silvanus trop bien affermi, pour

pouvoir être abattu par la force. Les mécontents accouraient en foule

de toutes les provinces, et s'empressaient d'offrir leurs services.

Silvanus avait déja une nombreuse armée. Ursicin, soit qu'on lui eût

dicté cette leçon, soit qu'il crût que la fourberie cesse de l'être

quand elle s'emploie contre un rebelle, fit alors un personnage bien

opposé à cette noble franchise qu'on lui attribue. Pour endormir

Silvanus et l'amener insensiblement à sa perte, il feignit d'entrer

dans toutes ses vues, et d'épouser toutes ses passions. Ce rôle était

difficile à soutenir; il avait affaire à un homme clairvoyant: il lui

fallut et beaucoup de souplesse pour plier sous la fierté d'un maître

d'autant plus jaloux de sa puissance, qu'elle était moins légitime,

et beaucoup de circonspection pour compasser toutes ses démarches:

au moindre soupçon de déguisement, il était perdu lui et les siens.

Il réussit dans ce manége trop bien pour l'honneur de sa vertu. En

peu de temps il gagna entièrement la confiance de Silvanus: il était

de tous ses repas, de tous ses conseils. Silvanus l'associait à ses

mécontentements; les disgrâces d'Ursicin fondaient une partie de ses

reproches: _N'est-il pas indigne_, répétait-il souvent en public et

en particulier, _qu'on ait prodigué les consulats et les premières

dignités de l'empire, à des hommes sans mérite; tandis que de tant de

travaux nous n'avons, Ursicin et moi, remporté d'autre récompense,

que d'être l'un traité en criminel d'état, l'autre traîné du fond de

l'Orient pour servir de but aux traits de la calomnie?_

[Note latérale: XLIII. Mort de Silvanus.]

Le moment arriva qu'il fallait ou se défaire de Silvanus, ou marcher

sous ses étendards. Le pays était épuisé, et le soldat qui commençait à

manquer de vivres, murmurait déja, et demandait le pillage de l'Italie.

Dans cette crise Ursicin, après avoir cent fois changé d'avis, se

détermina à tenter quelques officiers, qu'il savait être mécontents du

général, et dont il connaissait la discrétion et la dextérité. Après

avoir exigé leur serment, il leur fait part de son dessein: c'était

de gagner par leur entremise un corps de Gaulois et d'Illyriens[58],

dont la fidélité ne tiendrait pas contre des sommes répandues à pleines

mains. Ces officiers mirent en œuvre de simples soldats, qui, couverts

de leur obscurité, distribuant à propos l'argent et les promesses,

débauchèrent en une seule nuit un grand nombre de leurs camarades. Au

lever du soleil ils s'attroupent, et formant un bataillon ils forcent

l'entrée du palais, égorgent la garde, poursuivent Silvanus dans une

chapelle où il s'était réfugié, et le percent de mille coups. Ursicin

lui-même et tout l'empire pleura ce brave capitaine, que la calomnie

avait précipité dans le crime, en persécutant son innocence, et que

la noirceur de ses ennemis rendrait excusable, si aucun motif pouvait

excuser la révolte contre le légitime souverain. Il ne porta la pourpre

que vingt-huit jours.

[Note 58: On voit dans Ammien Marcellin que ces corps étaient

désignés par les noms de _Bracati_ et de _Cornuti_. Voyez la notice de

l'Empire.--S.-M.]

[Note latérale: XLIV. Joie de Constance.]

Quelques jours avant la mort de Silvanus, le peuple assemblé à Rome

dans le grand cirque, s'était unanimement écrié: _Silvanus est vaincu_.

L'histoire nous fournit plusieurs exemples de ces pressentiments

populaires, produits par le désir et par l'espérance, et que la

superstition voudrait faire passer pour des révélations surnaturelles.

La nouvelle de cette mort fut pour Constance un sujet de triomphe: il

ajouta ce nouveau titre de victoire aux prospérités dont il se vantait.

Sa vanité croissait sans mesure par les hyperboles de la flatterie:

c'était un art que le prince encourageait de plus en plus, en méprisant

et en éloignant de sa personne tous ceux qui ne le savaient pas. Il

ignorait sans doute que la louange n'est d'aucun prix pour ceux auprès

desquels le blâme est criminel, et le silence dangereux. Aussi avare

d'éloges pour les autres qu'il en était avide pour lui-même, loin d'en

accorder au succès d'Ursicin, il ne lui écrivit que pour se plaindre

qu'on eût détourné une partie des trésors dont Silvanus s'était emparé:

il ordonnait d'en faire une sévère recherche, et d'appliquer à la

question un officier nommé Rémigius, chargé de la caisse militaire[59].

Les informations prouvèrent que personne n'avait touché à ces trésors.

[Note 59: _Rationarius apparitionis armorum magister._--S.-M.]

[Note latérale: XLV. Punition des amis de Silvanus.

Amm. l. 15, c. 6.

Histoire du Bas-Empire. Tome 02 · 第 106 / 331 题