La paix qui suivit fut plus funeste à l'empereur que ne l'avait été
la guerre. Les fourbes, dont il était le jouet, pensèrent renverser
sa puissance: ils le mirent dans la nécessité de perdre, pour
conserver son diadème, celui de ses sujets qui était le plus capable
de le soutenir. La Gaule abandonnée aux pillages, aux massacres, aux
incendies, était depuis long-temps la proie des Barbares. Silvanus,
général de l'infanterie[43], qui depuis la bataille de Mursa avait en
toute occasion signalé sa fidélité et sa valeur, y fut envoyé comme
très-propre à rétablir dans cette belle province la paix et la sûreté.
Les Francs, desquels il tirait son origine, redoutaient sa bravoure.
Arbétion, à qui son mérite faisait ombrage, avait travaillé lui-même
à lui procurer ce commandement, dans le dessein de le détruire plus
aisément en son absence. Aussi dès que Silvanus fut parti, pendant
que ce général parcourait la Gaule chassant devant lui les Barbares,
le traître mit en jeu les mêmes ressorts dont on s'était servi pour
hâter la perte de Gallus. Mais ce politique, aussi rusé que méchant,
se contenta d'avoir donné le premier mouvement à la machine; il se
déroba ensuite habilement, laissant à d'autres la conduite de toute
l'intrigue, qui ne fut jamais parfaitement éclaircie. On jugea par
conjecture qu'il avait fait agir en sa place Lampadius, préfet du
prétoire d'Italie, et que celui-ci avait suborné Dynamius. Ce qu'il y a
de certain, c'est que ce Dynamius, qui n'avait pas d'emploi plus relevé
que celui de tenir le registre des écuries du prince[44], feignit de
s'attacher à Silvanus, et le suivit en Gaule. A peine y fut-il arrivé,
qu'il supposa une affaire qui le rappelait à la cour. Il obtint du
général des lettres de recommandation adressées à ses amis, et à son
retour il les déposa entre les mains de la cabale. Elle était, à ce
qu'on a cru dans la suite, composée du préfet Lampadius, d'Eusèbe qui
avait été intendant du domaine[45], décrié pour sa sordide avarice[46],
et d'Edésius qui avait eu la charge de secrétaire-d'état[47]. Voici
l'usage qu'on trouva bon de faire de ces lettres; on effaça tout
hors la signature, et on les remplit de propos qui supposaient une
conspiration déja formée: Silvanus en termes couverts priait les amis
qu'il avait à la cour, et plusieurs autres encore, de lui prêter la
main dans la haute entreprise qu'il avait projetée; qu'il serait
bientôt en état de les payer de leurs services. Ces lettres tracées par
l'imposture furent remises au préfet: celui-ci d'un air empressé se
fait introduire de grand matin dans l'appartement du prince. Constance,
toujours avide de ces sortes de recherches, prend aussitôt l'alarme: on
tient conseil, on fait la lecture des lettres; on donne des gardes aux
tribuns qui y étaient nommés; on envoie chercher dans les provinces les
prétendus conjurés, qui ne se trouvaient pas à la cour.
[Note 43: _Pedestris militiæ rector._--S.-M.]
[Note 44: _Actuarius sarcinalium principis jumentorum._--S.-M.]
[Note 45: _Ex comite rei privatæ._--S.-M.]
[Note 46: Ammien Marcellin lui donne le surnom de _Mattiocopa_;
ce qui selon le P. Petau, dans sa note sur le mot ματιοκόπτη, employé
par Thémistius (or. 4), signifie un homme avare. Voyez à ce sujet la
note de Henri Valois et celle de Lindenbrog, dans l'édition d'Ammien
Marcellin, donnée par Gronovius, p. 60.--S.-M.]
[Note 47: _Ex magistro memoriæ._ Cette charge de _magister memoriæ_
était appelée en grec ἀντιγραφεὺς τῆς μνήμης.--S.-M.]
[Note latérale: XXXVIII. Découverte de l'imposture.]
Malarich officier Franc, et commandant de la garde étrangère[48],
faisait grand bruit avec ses collègues sur l'iniquité de ce procédé.
Il criait hautement que c'était une chose indigne d'abandonner à
la calomnie des gens d'honneur, qui se sacrifiaient pour le salut
de l'empire. Il proposait de laisser en ôtage entre les mains de
l'empereur sa femme et ses enfants, et d'aller, sous la caution de
Mallobaude[49], chercher Silvanus, qui n'avait assurément jamais
songé à ce que des fourbes lui imputaient; ou si l'on aimait mieux
confier cette commission à Mallobaude, il s'offrait à rester dans les
fers pour lui servir de caution: _Si l'on envoie tout autre que l'un
de nous deux_, ajoutait-il, _je ne réponds pas du parti que pourra
prendre Silvanus, naturellement impatient, et aussi peu accoutumé aux
manéges de cour qu'il est intrépide dans les dangers de la guerre_.
Ces avis étaient sages, mais ils furent inutiles. Arbétion fit envoyer
Apodémius, le fléau de tous les gens de bien. Cet homme pervers, loin
d'user des ménagements qu'on lui avait recommandés d'employer, ne rend
point de visite au général; il ne lui donne aucune connaissance de
l'ordre qui le rappelait à la cour. De concert avec le receveur du
domaine, il affecte de traiter les clients et les esclaves de Silvanus,
comme ceux d'un homme proscrit, et prêt à monter sur l'échafaud.
Pendant qu'il travaillait en Gaule à pousser à bout Silvanus, la cabale
de la cour ne restait pas oisive. Dynamius, pour appuyer son imposture
par de nouvelles preuves, avait contrefait des lettres de Silvanus et
de Malarich, au commandant de l'arsenal de Crémone: ils le sommaient
de se mettre en état de fournir au premier jour tout ce qu'il avait
promis. Cette seconde supercherie décela la première. Le commandant ne
comprenant rien à cette dépêche, la renvoie à Malarich, le priant de
s'expliquer plus nettement. Malarich qui depuis le départ d'Apodémius
attendait dans une douleur profonde la perte de Silvanus et la sienne,
réveillé par cette lettre, la communique aux Francs, qui remplissaient
alors beaucoup d'emplois à la cour: il élève sa voix; il triomphe de la
découverte.
[Note 48: _Gentilium rector._--S.-M.]
[Note 49: _Armaturarum tribunus._ Chef de l'arsenal.--S.-M.]
[Note latérale: XXXIX. Jugement des coupables.
Amm. l. 15, c. 5.