Le jour marqué pour le jugement étant arrivé, Ursicin qui ne prêtait
que son nom, prit séance: les autres avaient leur leçon dictée; les
greffiers allaient et venaient sans cesse, pour instruire le prince
des interrogations et des réponses. Les juges affectaient à l'envi
une rigueur outrée, pour servir la colère du prince et la noirceur de
Constantine, qui écoutait tout derrière un voile, qu'elle entr'ouvrait
de temps en temps. On ne laissait pas aux accusés la liberté de se
défendre. On amena d'abord Épigonius et Eusèbe, malheureuses victimes
d'une équivoque. Le premier fit connaître qu'il n'avait que l'habit
de philosophe: après des supplications qui déshonoraient l'innocence,
cédant aux douleurs de la question, il s'avoua complice d'un crime
imaginaire, et se rendit par sa faiblesse digne de la mort qu'il
n'avait pas auparavant méritée. Mais l'orateur Eusèbe, prenant sur lui
le rôle de son camarade, et renouvelant l'exemple héroïque de l'ancien
philosophe Zénon d'Élée, tint ferme contre les tourments les plus
cruels: il persista à démentir ses accusateurs, à justifier tous ceux
qu'on lui nommait comme ses complices, et à reprocher aux juges leur
honteux brigandage. Comme la connaissance des lois et des formes du
barreau, le mettait en état de relever les nullités de ce jugement,
le César en étant averti ordonna, pour lui fermer la bouche, de
redoubler les rigueurs de la torture. On épuisa sur lui toute la rage
des bourreaux: ce n'était plus qu'un cadavre informe, et il implorait
encore la justice céleste; il foudroyait ses juges par un ris menaçant;
et sans être ni forcé à un faux aveu, ni convaincu, il fut enfin
condamné avec le méprisable compagnon de son sort. Il souffrit la mort
sans effroi, ne plaignant dans ses dernières paroles que le malheur de
ceux qui allaient lui survivre, sous un gouvernement si injuste. On
informa ensuite sur cet habit de pourpre, auquel on travaillait à Tyr.
On appliqua les ouvriers à la torture: on mit en cause un diacre nommé
Maras; on lui produisit des lettres de sa main, adressées au chef de la
manufacture, par lesquelles il le pressait de hâter un certain ouvrage,
mais sans en désigner l'espèce ni la qualité: malgré les plus affreux
tourments, on ne put tirer aucun aveu de la bouche du diacre. On exila
les deux Apollinaires père et fils à une maison de campagne nommée _les
Cratères_, qu'ils avaient à huit lieues d'Antioche[23]. Mais dès qu'ils
y furent arrivés, on les fit mourir par ordre du prince, après leur
avoir rompu les jambes. Tant de supplices ne rassurèrent pas Gallus: il
continua cette inquisition sanguinaire; et plusieurs autres innocents
furent sacrifiés à ses tyranniques soupçons.
[Note 23: Ou plutôt à vingt-quatre milles. _Ad locum Crateras
nomine pervenissent, villam scilicet suam, quæ ab Antiochia vicesimo et
quarto disjungitur lapide._ Amm. Marc., l. 14, c. 9.--S.-M.]
[Note latérale: XXIV. Perte de Gallus résolue.
Amm. l. 14, c. 11.
Jul. ad Ath. p. 272.
Liban. or. 10, t. 2, p. 298.
Zos. l. 2, c. 55.
Eutr. l. 10.
Socr. l. 2, c. 34.
Soz. l. 4, c. 7.
Philost. l. 3, c. 28.