On était sur le point d'y passer, pendant qu'on amusait ailleurs
les ennemis, et tout le pays d'au-delà allait être à la discrétion
des Romains, lorsqu'on vit arriver des députés qui venaient faire
satisfaction et demander la paix. On soupçonna quelques-uns des
principaux officiers de l'armée romaine, qui étaient Allemans, d'avoir
donné des avis secrets à leurs compatriotes, dont ils voyaient la ruine
assurée. On avait depuis long-temps laissé introduire la mauvaise
coutume, de mêler des Barbares avec les soldats romains: ce fut une
des causes du dépérissement des légions. Quelques-uns de ces étrangers
parvenaient aux premiers grades dans les armées; et dans celle de
Constance, Latinus comte des domestiques, Agilon grand-écuyer, Scudilon
commandant d'une des compagnies de la garde, tous trois Allemans,
avaient une haute réputation de bravoure, et passaient pour les plus
fermes soutiens de la puissance romaine. Les propositions des Barbares
paraissaient avantageuses; le conseil les approuvait unanimement; mais
il était question de les faire goûter aux soldats, dont la mutinerie
récente donnait lieu d'appréhender la mauvaise humeur. L'empereur
esclave de ses troupes dont il ne savait pas être le maître, les
assembla; et se tenant debout sur son tribunal, environné des premiers
officiers, il parla en ces termes:
[Note latérale: XVII. Harangue de Constance à ses soldats.]
«Braves et fidèles camarades, ne vous étonnez pas, si après d'immenses
préparatifs, après de longues et pénibles marches, arrivé dans les
lieux même où m'attend la victoire dont m'assure votre courage, je
parais disposé à la refuser pour écouter des propositions de paix.
Le soldat, vous le savez, n'a que son honneur et sa vie à conserver
et à défendre: mais l'empereur, obligé de s'oublier lui-même pour
ne s'occuper que du salut des autres, doit, la balance toujours à
la main, peser toutes les circonstances; il doit saisir toutes les
occasions favorables au bien général. Ne vous attendez pas à un long
discours: la vérité n'a besoin que d'être énoncée. Les rois et les
peuples Allemans, redoutant votre valeur, dont la renommée toujours
croissante s'est répandue jusqu'aux extrémités du monde, demandent le
pardon et la paix par la bouche de leurs ambassadeurs, que vous voyez
ici la tête baissée. C'est de vous qu'ils recevront leur réponse.
Mais chargé comme je suis de veiller à vos intérêts, je me crois en
droit de vous donner conseil; et je pense que, si vous y consentez, on
doit leur accorder leur demande. Nous nous épargnerons des hasards,
nous nous ferons de nos ennemis des troupes auxiliaires; c'est une
obligation à laquelle ils offrent de se soumettre: ainsi sans verser
une goutte de sang, nous désarmerons cette férocité, souvent funeste
à nos frontières. Songez que vaincre un ennemi, ce n'est pas seulement
le terrasser dans les batailles; la victoire est bien plus assurée,
lorsqu'enchaîné par sa volonté même, il a senti qu'on ne manquait ni de
force pour l'abattre, ni de clémence pour lui pardonner. Je vous le dis
encore; soyez les arbitres de la paix. J'attends de vous la décision;
je vous conseille seulement d'acheter au prix de la modération tous les
avantages que vous procurerait une victoire, peut-être sanglante. Ne
craignez pas que votre retenue soit soupçonnée de faiblesse; elle ne
pourra que faire honneur à votre prudence et à votre humanité». Toute
l'armée applaudit à ce lâche discours, qui la rendait arbitre de la
paix et de la guerre, et supérieure à l'empereur même; elle approuva le
projet de paix. Une raison qui avait sans doute échappé à Constance, et
qu'il n'aurait eu garde de faire valoir, contribua encore plus que tout
le reste à déterminer les esprits: on était persuadé, et l'expérience
du passé ne l'avait que trop appris, que la fortune toujours fidèle à
Constance dans les guerres civiles, l'abandonnait dans les expéditions
étrangères. Le traité fut juré suivant les formes qui étaient en usage
dans les deux nations; et l'empereur retourna à Milan[21].
[Note 21: On a des lois de Constance datées de Milan, le 22 mai
354; de Césène, le 22 juin, et de Ravenne, le 21 juillet de la même
année. Mais on a des doutes bien fondés sur l'exactitude de ces
indications.--S.-M.]
[Note latérale: XVIII. Cruautés de Gallus.
Amm. l. 14, c. 10.