Plusieurs autres provinces de l'Asie éprouvaient de grands ravages de
la part des Isauriens, des Perses et des Sarrasins. Les Isauriens,
peuple de brigands, défendus par les rochers du mont Taurus contre
la puissance romaine dont ils étaient environnés, vaincus autrefois
mais sans être domptés par P. Servilius qui prit le titre d'Isaurique,
avaient enfin cédé à la valeur de l'empereur Probus: il les avait
chassés de leurs retraites. Rappelés ensuite par la liberté, qui
s'était conservé ces affreux asyles dans le centre de l'empire, ils
sortaient de temps en temps de leurs forts comme des bêtes féroces,
venaient à l'improviste piller les plaines voisines, et se retiraient
chargés de butin, avant qu'on eût le temps de les poursuivre. Leur
audace s'était accrue par l'impunité. Ils étaient encore animés par un
sentiment de vengeance: quelques-uns de leurs camarades, pris dans une
course, avaient été inhumainement livrés aux bêtes dans l'amphithéâtre
d'Iconium. S'étant donc réunis, ils descendent comme une nuée, et se
répandent vers les contrées maritimes. Là, cachés tout le jour dans
des chemins creux et dans des vallons, ils s'approchaient pendant la
nuit des bords de la mer, épiant les vaisseaux qui venaient mouiller
au rivage. Dès qu'ils croyaient les navigateurs endormis, se glissant
le long des cables, et se rendant maîtres des chaloupes, ils sautaient
dans les vaisseaux, égorgeaient tous ceux qui s'y trouvaient, et
emportaient les marchandises. Lorsque le bruit de ces brigandages
se fut répandu, les marchands rangeaient les côtes de Cypre, pour
éviter ces embuscades funestes. Les Isauriens, privés de leur proie,
se jettent sur la Lycaonie, et se rendant maîtres des passages, ils
pillent le pays et détroussent les voyageurs. En vain les soldats
romains, cantonnés dans les villes et dans les forts d'alentour,
se rassemblent pour leur donner la chasse: les Barbares accoutumés
à courir dans les lieux les plus escarpés, comme dans des plaines,
échappaient à la poursuite; et si les Romains s'obstinaient à gravir
sur leurs rochers, on les accablait de traits et de pierres; ceux qui
parvenaient au sommet, ne pouvaient s'y former, ni même assurer leurs
pas; et les ennemis voltigeant autour d'eux les choisissaient à leur
gré, et en faisaient un grand carnage. On prit le parti de ne les plus
poursuivre sur les hauteurs, mais de les surprendre dans le plat pays.
Cette conduite réussit; on leur dressait partout des embuscades, où
ils laissaient toujours grand nombre des leurs. Rebutés de tant de
pertes, ils quittent la Lycaonie, et par des sentiers détournés ils
prennent la route de la Pamphylie, dont le terrain était plus montueux
et plus favorable à leur façon de faire la guerre. Cette province
fertile et peuplée, n'avait depuis long-temps éprouvé aucun ravage.
Cependant comme on y craignait toujours les incursions de ces Barbares,
elle était garnie de troupes romaines. Les Isauriens traversant les
montagnes à la hâte, pour prévenir le bruit de leur marche, arrivent
pendant la nuit au bord du Mélas, fleuve resserré dans un lit étroit,
et par cette raison très-profond et très-rapide. Ils s'attendaient à le
passer sans obstacle, et à piller impunément les campagnes. Au point du
jour, pendant qu'ils rassemblaient des barques de pêcheurs et qu'ils
préparaient des radeaux, ils sont étonnés de voir accourir en diligence
les troupes qui étaient en quartier d'hiver à Sidé, ville considérable
dans le voisinage. Elles se postent sur la rive opposée; et à couvert
d'une haie de boucliers elles percent de traits et tuent à coup
de lances ceux qui se hasardaient à passer le fleuve. Les Barbares
après plusieurs tentatives inutiles, tournent du côté de Laranda. Ils
attaquent les bourgs des environs; la contrée était riche; mais la
rencontre d'un corps de cavalerie les oblige à quitter la plaine. Pour
augmenter leurs forces, ils font venir de leur pays ce qu'ils y avaient
laissé de jeunesse. Comme ils manquaient de vivres, ils essayèrent de
se rendre maîtres du château de Palée, garni d'une forte muraille,
près de la mer. C'était le magasin des troupes de ces contrées. Ils
l'attaquent pendant trois jours et trois nuits sans succès. Enfin,
animés par la faim et par le désespoir, ils forment une entreprise qui
semblait au-dessus de leurs forces; c'était de s'emparer de Séleucie
capitale de l'Isaurie. Le comte Castricius y commandait trois légions;
on donnait alors ce nom à des corps de mille ou douze cents hommes. A
l'approche des Barbares les troupes sortent de la ville, passent le
pont du Calycadnus qui en baignait les murs, et se rangent en bataille.
Elles avaient ordre de tenir ferme, mais de ne point attaquer: le comte
ne voulait rien risquer contre des désespérés, supérieurs en nombre. A
la vue de ces troupes les brigands font halte; ils s'avancent ensuite
à petits pas, d'un air menaçant. Les Romains, frappant leurs boucliers
avec leurs épées, allaient engager le combat, lorsque leurs chefs
fidèles, aux ordres du comte, firent sonner la retraite. On rentre
dans la ville, on ferme les portes, on garnit de soldats les murs et
les remparts; on y amasse quantité de pierres et de traits, pour en
accabler ceux qui oseraient approcher. Les Isauriens sans se hasarder
tiennent la ville bloquée, et enlevant les convois qui venaient par le
fleuve, ils s'entretiennent dans l'abondance, tandis que les assiégés
après avoir consommé presque tous leurs vivres, commençaient à craindre
les horreurs de la famine. Gallus, averti du péril où se trouvait
la ville, envoya ordre à Nébridius, comte d'Orient, de la secourir.
Ce comte, ayant rassemblé tout ce qu'il put de troupes, y marcha en
diligence; les Isauriens n'osèrent l'attendre, et s'étant débandés, ils
regagnèrent leurs montagnes.
[Note latérale: VII. Entreprise des Perses sur l'Osrhoène.