Le plus méchant, et par-là le plus accrédité de tous les délateurs
était Paul, secrétaire du prince. On le surnommait [_Catena_ ou]
_la Chaîne_, à cause de sa pernicieuse adresse à lier ensemble
les accusations, et à les faire naître l'une de l'autre. Il était
eunuque, né en Espagne, fort habile à découvrir et même à supposer des
criminels. Il parcourait les provinces, semant l'effroi et lançant
de toutes parts les traits de la calomnie. Souvent les accusés ne
survivaient pas à l'information; ils expiraient dans la question
même sous les coups de lanières armées de balles de plomb. Par cette
apparence de zèle il s'était attiré la confiance du prince et les
malédictions de tout l'empire. Envoyé dans la Grande-Bretagne pour y
rechercher quelques officiers, qui avaient trempé dans la conspiration
de Magnence, il ne se borna pas à l'exécution de ses ordres.
C'était une bête féroce qui se lançait sur toutes les familles, sans
distinction de l'innocent et du coupable. On ne voyait que fers et que
supplices; tout retentissait de gémissements. Martin qui gouvernait
cette province, comme vicaire du préfet des Gaules, en fut attendri.
Après avoir inutilement supplié plusieurs fois cet impitoyable
commissaire, d'épargner au moins ceux qui étaient irréprochables, il
le menaça d'aller porter ses plaintes à l'empereur. Pour se délivrer
d'un témoin si importun, Paul l'attaqua lui-même; il entreprit de
le faire charger de chaînes et conduire à la cour avec plusieurs
autres officiers. Martin voyant sa perte assurée, s'il ne prévenait
ce scélérat, se jette sur lui l'épée à la main; mais ayant manqué
son coup, il tourne son épée contre lui-même et se la plonge dans le
sein. La province le pleura; mais Paul couvert de sang et triomphant
du succès de ses crimes retourne à la cour, traînant après lui les
malheureuses victimes de ses calomnies: elles n'y trouvèrent que des
tortures, et un maître sourd aux cris de l'innocence. Plusieurs furent
proscrits, d'autres exilés, quelques-uns mis à mort.
[Note latérale: IV. Séditions à Rome.
Amm. l. 14, c. 6.
Liban. or. 10, t. 2, p. 285 et 286.
Symm. l. 9, epist. 121 et passim.