L'empereur ne resta que peu de jours à Lyon. Il alla passer l'hiver
dans la ville d'Arles, où il s'arrêta jusqu'au printemps de l'année
suivante[14]. Il y donna le 10 octobre des jeux magnifiques sur le
théâtre et dans le cirque. C'était la fin de la trentième année depuis
qu'il avait été créé César. Il se voyait enfin paisible possesseur
de tout l'empire. La prospérité porta dans cette ame faible tout ce
qu'elle a de poison. Il devint superbe, vindicatif, sanguinaire. Il
oublia qu'il avait pardonné à ses ennemis. La première victime qu'il
sacrifia à son ressentiment, fut le comte Gérontius; ce comte fut
condamné à un exil perpétuel, après avoir essuyé les plus cruelles
tortures. Le seul caprice retenait quelquefois la vengeance de
Constance: il fit grace à Titianus le plus coupable de tous; et cette
clémence bizarre a fondé les éloges de ses adulateurs; mais il fit
périr des innocents, et c'est ce que l'histoire ne lui pardonnera
jamais. Bientôt les délateurs se mirent en mouvement. C'était être
convaincu, que d'être accusé. Livré aux soupçons, Constance ne voyait
qu'attentats contre sa personne. On chargeait de fers, on traînait dans
les prisons des personnages distingués par les dignités civiles et
militaires, ou par leur noblesse; et sur des accusations sans preuves,
ou même sur des bruits incertains sans accusateur, on confisquait
leurs biens, on les reléguait dans des îles désertes, on les condamnait
à mort. Ces défiances étaient nourries par les flatteurs de cour, qui
se faisaient un mérite d'exagérer les moindres fautes, et d'envenimer
les actions les plus indifférentes. Ils reprochaient sans cesse à
l'empereur son excessive indulgence, ils feignaient de trembler pour sa
vie; et leurs larmes perfides et meurtrières, en amollissant le cœur
du prince en leur faveur, le rendaient dur et inflexible pour tous les
autres. C'était la coutume de présenter à l'empereur les sentences
de condamnation, et les princes les plus inexorables les avaient
quelquefois révoquées: jamais Constance n'usa de cette modération à
l'égard des partisans de Magnence vrais ou supposés; Eusébia n'osa
jamais demander grace pour aucun d'eux; et cette implacable sévérité,
que l'âge adoucit ordinairement, croissait en lui de jour en jour.
[Note 14: Voyez la note ajoutée, liv. VI, § 44.--S.-M.]
[Note latérale: III. Paul le délateur.
Amm. l. 14, c. 5.