Zon. l. 13. t. 2, p. 16 et 17.]

Enfin après tant de marches et de mouvements divers, on en vint le

28 septembre à la bataille, qui devait décider du sort de Magnence.

Elle fut livrée près de Mursa sur la Drave, où est aujourd'hui le

pont d'Essek. Si l'on en croit Zonare, l'armée de Constance était de

quatre-vingt mille combattants, et Magnence n'en avait que trente-six

mille; ce qui ne s'accorde guères avec ce que les autres auteurs

disent des forces redoutables du tyran. Les deux chefs haranguèrent

leurs troupes, et les animèrent par les motifs les plus puissants de

l'intérêt, de l'honneur, du désespoir. Constance avait le fleuve à

droite: ses troupes étaient rangées sur deux lignes, la cavalerie sur

les aîles, l'infanterie au centre. La première ligne était formée par

les cavaliers armés de toutes pièces à la manière des Perses, et par

l'infanterie chargée d'armes pesantes. A la seconde étaient placés la

cavalerie légère, et tous ceux qui se servaient d'armes de jet, et qui

ne portaient ni boucliers ni cuirasses. L'histoire ne nous apprend

pas la disposition de l'autre armée. On resta en présence la plus

grande partie du jour, sans en venir aux mains. Zonare raconte que

pendant cette inaction Magnence, séduit par une magicienne, immola une

jeune fille; et qu'en ayant mêlé le sang avec du vin, tandis que la

prêtresse prononçait une formule exécrable, et qu'elle invoquait les

démons, il en fit boire à ses soldats. Sur le déclin du jour les armées

s'ébranlèrent, et le choc fut terrible. Constance pour ne pas exposer

sa personne, s'était retiré dans une église voisine avec l'Arien

Valens, évêque de Mursa: à peine entendit-il le bruit des armes, que

frissonnant d'horreur, il essaya de séparer les combattants, en faisant

proposer une amnistie pour ceux qui se détacheraient du parti du tyran,

avec ordre à ses généraux de faire quartier à tous ceux qui mettraient

bas les armes. Cette proclamation fut inutile: on n'entendait plus que

les conseils de la fureur. Dès le commencement de l'action, l'aîle

gauche de Constance avait enfoncé l'aîle droite des ennemis, et les

cavaliers se livraient déja à la poursuite. Ce premier succès ne décida

point la victoire. La nuit survient, et loin de séparer les deux

partis, elle semble favoriser leur rage. Les vaincus se rallient; on se

bat par pelotons: acharnés les uns sur les autres, ceux-ci ne veulent

pas céder l'avantage; ceux-là ne veulent pas le perdre. Les cris des

blessés et des mourants, le hennissement des chevaux, le son des

instruments de guerre, le bruit des lances et des épées qui se brisent

sur les casques et sur les boucliers, toutes ces horreurs enveloppées

dans celles de la nuit, rendent le combat affreux. Ils se saisissent

corps à corps; ils jettent leurs boucliers, et s'abandonnent l'épée à

la main, contents de mourir pourvu qu'ils tuent. Les cavaliers couverts

de blessures, ayant rompu leurs armes, sautent à terre et combattent

avec le tronçon de leurs lances. Les officiers des deux armées ne se

lassent point d'animer l'opiniâtreté des combattants, et de payer

eux-mêmes de leur personne: on entend sans cesse répéter de toutes

parts: _Vous êtes Romains; souvenez-vous de la gloire et de la valeur

romaine_. Enfin la cavalerie de Constance fait un dernier effort: les

archers enveloppent l'armée de Magnence et l'accablent de traits; les

cavaliers armés de toutes pièces s'élancent et percent plusieurs fois

les bataillons ennemis. Les uns périssent foulés aux pieds des chevaux;

les autres se débandent et prennent la fuite: on les pousse jusqu'à

leur camp, dont on s'empare aussitôt. Magnence, sur le point d'être

pris, change d'habit et de cheval avec un simple soldat, et laissant

sur le champ de bataille les marques de la dignité impériale, pour

faire croire qu'il avait péri, il se sauve à toute bride. Ses soldats

poursuivis sans relâche se jettent sur la gauche et gagnent les bords

de la Drave. Là se fit le plus grand carnage: en un moment les rives

furent couvertes d'un monceau d'hommes et de chevaux. Ceux qui accablés

de fatigue et de blessures osèrent se jeter à la nage, furent emportés

par la rapidité du fleuve.

[Note latérale: XXXVII. Perte de part et d'autre.]

Selon Zonare la victoire coûta plus aux vainqueurs, que la défaite aux

vaincus. Constance perdit trente mille hommes; il en périt vingt-quatre

mille de l'armée de Magnence. Tous les auteurs conviennent que cette

déplorable journée fit une plaie mortelle à l'empire, et que les

plaines de Mursa furent le tombeau de cette ancienne milice, capable

de triompher de tous les barbares. L'histoire donne aux Gaulois de

Magnence le principal honneur d'une si opiniâtre résistance: presque

tous périrent les armes à la main. Les premiers officiers des deux

armées perdirent la vie, après s'être signalés par des prodiges de

valeur. On nomme du côté de Constance, Arcadius commandant d'un

corps qu'on appelait les Abulques, et Ménélaüs chef des cavaliers de

l'Arménie, qui tirait trois flèches à la fois, dont il perçait en même

temps trois ennemis. Il en tua un grand nombre, et on lui attribue la

principale part à la victoire. Comme il avait atteint d'un coup mortel

le général de l'armée de Magnence, nommé Romulus, celui-ci tout blessé

qu'il était employa ce qui lui restait de vie à l'arracher à celui

qui lui donnait la mort. La plus grande perte que fit Magnence, fut

celle de Marcellinus: on l'appelait le précepteur du tyran; Magnence

lui devait l'empire et tous ses succès. Ce traître n'espérait point

de grâce; il était l'auteur de la mort de Constant, et tous les crimes

de Magnence étaient les siens. Aussi brave, aussi intrépide que cruel

et scélérat, il ne cessa, tant que dura la bataille, de se trouver au

plus fort de la mêlée, et de porter partout aux siens le courage, aux

ennemis la terreur et la mort. Dans la déroute il disparut, et l'on ne

put retrouver son corps, soit qu'il eût péri en voulant traverser le

fleuve, soit qu'il s'y fût précipité par désespoir.

[Note latérale: XXXVIII. Ruse de Valens.

Histoire du Bas-Empire. Tome 02 · 第 49 / 331 题