Enfin après tant de marches et de mouvements divers, on en vint le
28 septembre à la bataille, qui devait décider du sort de Magnence.
Elle fut livrée près de Mursa sur la Drave, où est aujourd'hui le
pont d'Essek. Si l'on en croit Zonare, l'armée de Constance était de
quatre-vingt mille combattants, et Magnence n'en avait que trente-six
mille; ce qui ne s'accorde guères avec ce que les autres auteurs
disent des forces redoutables du tyran. Les deux chefs haranguèrent
leurs troupes, et les animèrent par les motifs les plus puissants de
l'intérêt, de l'honneur, du désespoir. Constance avait le fleuve à
droite: ses troupes étaient rangées sur deux lignes, la cavalerie sur
les aîles, l'infanterie au centre. La première ligne était formée par
les cavaliers armés de toutes pièces à la manière des Perses, et par
l'infanterie chargée d'armes pesantes. A la seconde étaient placés la
cavalerie légère, et tous ceux qui se servaient d'armes de jet, et qui
ne portaient ni boucliers ni cuirasses. L'histoire ne nous apprend
pas la disposition de l'autre armée. On resta en présence la plus
grande partie du jour, sans en venir aux mains. Zonare raconte que
pendant cette inaction Magnence, séduit par une magicienne, immola une
jeune fille; et qu'en ayant mêlé le sang avec du vin, tandis que la
prêtresse prononçait une formule exécrable, et qu'elle invoquait les
démons, il en fit boire à ses soldats. Sur le déclin du jour les armées
s'ébranlèrent, et le choc fut terrible. Constance pour ne pas exposer
sa personne, s'était retiré dans une église voisine avec l'Arien
Valens, évêque de Mursa: à peine entendit-il le bruit des armes, que
frissonnant d'horreur, il essaya de séparer les combattants, en faisant
proposer une amnistie pour ceux qui se détacheraient du parti du tyran,
avec ordre à ses généraux de faire quartier à tous ceux qui mettraient
bas les armes. Cette proclamation fut inutile: on n'entendait plus que
les conseils de la fureur. Dès le commencement de l'action, l'aîle
gauche de Constance avait enfoncé l'aîle droite des ennemis, et les
cavaliers se livraient déja à la poursuite. Ce premier succès ne décida
point la victoire. La nuit survient, et loin de séparer les deux
partis, elle semble favoriser leur rage. Les vaincus se rallient; on se
bat par pelotons: acharnés les uns sur les autres, ceux-ci ne veulent
pas céder l'avantage; ceux-là ne veulent pas le perdre. Les cris des
blessés et des mourants, le hennissement des chevaux, le son des
instruments de guerre, le bruit des lances et des épées qui se brisent
sur les casques et sur les boucliers, toutes ces horreurs enveloppées
dans celles de la nuit, rendent le combat affreux. Ils se saisissent
corps à corps; ils jettent leurs boucliers, et s'abandonnent l'épée à
la main, contents de mourir pourvu qu'ils tuent. Les cavaliers couverts
de blessures, ayant rompu leurs armes, sautent à terre et combattent
avec le tronçon de leurs lances. Les officiers des deux armées ne se
lassent point d'animer l'opiniâtreté des combattants, et de payer
eux-mêmes de leur personne: on entend sans cesse répéter de toutes
parts: _Vous êtes Romains; souvenez-vous de la gloire et de la valeur
romaine_. Enfin la cavalerie de Constance fait un dernier effort: les
archers enveloppent l'armée de Magnence et l'accablent de traits; les
cavaliers armés de toutes pièces s'élancent et percent plusieurs fois
les bataillons ennemis. Les uns périssent foulés aux pieds des chevaux;
les autres se débandent et prennent la fuite: on les pousse jusqu'à
leur camp, dont on s'empare aussitôt. Magnence, sur le point d'être
pris, change d'habit et de cheval avec un simple soldat, et laissant
sur le champ de bataille les marques de la dignité impériale, pour
faire croire qu'il avait péri, il se sauve à toute bride. Ses soldats
poursuivis sans relâche se jettent sur la gauche et gagnent les bords
de la Drave. Là se fit le plus grand carnage: en un moment les rives
furent couvertes d'un monceau d'hommes et de chevaux. Ceux qui accablés
de fatigue et de blessures osèrent se jeter à la nage, furent emportés
par la rapidité du fleuve.
[Note latérale: XXXVII. Perte de part et d'autre.]
Selon Zonare la victoire coûta plus aux vainqueurs, que la défaite aux
vaincus. Constance perdit trente mille hommes; il en périt vingt-quatre
mille de l'armée de Magnence. Tous les auteurs conviennent que cette
déplorable journée fit une plaie mortelle à l'empire, et que les
plaines de Mursa furent le tombeau de cette ancienne milice, capable
de triompher de tous les barbares. L'histoire donne aux Gaulois de
Magnence le principal honneur d'une si opiniâtre résistance: presque
tous périrent les armes à la main. Les premiers officiers des deux
armées perdirent la vie, après s'être signalés par des prodiges de
valeur. On nomme du côté de Constance, Arcadius commandant d'un
corps qu'on appelait les Abulques, et Ménélaüs chef des cavaliers de
l'Arménie, qui tirait trois flèches à la fois, dont il perçait en même
temps trois ennemis. Il en tua un grand nombre, et on lui attribue la
principale part à la victoire. Comme il avait atteint d'un coup mortel
le général de l'armée de Magnence, nommé Romulus, celui-ci tout blessé
qu'il était employa ce qui lui restait de vie à l'arracher à celui
qui lui donnait la mort. La plus grande perte que fit Magnence, fut
celle de Marcellinus: on l'appelait le précepteur du tyran; Magnence
lui devait l'empire et tous ses succès. Ce traître n'espérait point
de grâce; il était l'auteur de la mort de Constant, et tous les crimes
de Magnence étaient les siens. Aussi brave, aussi intrépide que cruel
et scélérat, il ne cessa, tant que dura la bataille, de se trouver au
plus fort de la mêlée, et de porter partout aux siens le courage, aux
ennemis la terreur et la mort. Dans la déroute il disparut, et l'on ne
put retrouver son corps, soit qu'il eût péri en voulant traverser le
fleuve, soit qu'il s'y fût précipité par désespoir.
[Note latérale: XXXVIII. Ruse de Valens.