Après cette campagne, malheureuse dans le détail, mais qui s'était
passée sans action décisive, les Perses s'étant retirés, il paraît
que Constance avait pris des quartiers d'hiver entre l'Euphrate et le
Tigre; et ce fut cet éloignement qui augmenta l'audace de Magnence.
L'empereur était à Edesse, quand il apprit la mort de son frère et
les désordres de l'Occident. Il prit aussitôt le parti de retourner
à Antioche, et d'abandonner la Mésopotamie. Il laissa des garnisons
dans les places frontières, et les pourvut de tout ce qui était
nécessaire pour soutenir un siége. A peine eut-il repassé l'Euphrate,
que Sapor, instruit des troubles de l'empire, recommença ses ravages,
prit plusieurs châteaux, et vint se présenter devant Nisibe. Dans
l'histoire de ce siége mémorable, je m'écarterai souvent du récit de
M. de Tillemont: il me semble qu'en cette occasion il n'a pas toujours
rapproché avec succès les diverses circonstances répandues dans les
auteurs originaux.
[Note latérale: XIV. Commencement du siége.]
Sapor parut à la tête d'une armée innombrable, suivie d'une multitude
d'éléphants armés en guerre, et d'un train redoutable de toutes les
machines alors en usage pour battre les villes. Les rois de l'Inde,
qu'il avait soudoyés, l'accompagnaient avec toutes leurs forces[6].
Il somma d'abord les habitants de se rendre, les menaçant de détruire
leur ville de fond en comble, s'ils osaient lui résister. Ceux-ci
encouragés par Jacques leur évêque, qui leur répondait du secours du
ciel, se disposèrent à une vigoureuse défense. Lucillianus beau-père de
Jovien, depuis empereur, commandait dans la place. Il se signala par
une constance à toute épreuve et par les ressources d'une habileté et
d'une valeur dignes des plus grands éloges. Pendant soixante-dix jours,
le roi fit jouer toutes ses machines; une partie du fossé fut comblée;
on battit les murs à coups de bélier; on creusa des souterrains; on
détourna le fleuve, afin de réduire les habitants par la soif. Leur
courage rendit tous ces travaux inutiles; les puits et les sources leur
fournissaient de l'eau en abondance.
[Note 6: C'est Julien qui parle des Indiens qui vinrent avec Sapor
au siége de Nisibe. Voy. Orat. 2, p. 62, ed. Spanh.--S.-M.]
[Note latérale: XV. Sapor inonde la ville.]
Après avoir épuisé tous les moyens que l'art de la guerre mettait alors
en usage, Sapor résolut d'employer les forces même de la nature pour
détruire la ville, ou du moins pour l'inonder et l'ensevelir sous les
eaux. Ayant remonté vers la source du fleuve, jusqu'à un lieu où le
lit se resserrait entre des coteaux, il arrêta son cours par une digue
fort élevée, qui fermait le vallon. Quand les eaux qui traversaient
Nisibe se furent écoulées, le roi fit construire au-dessous de la
ville une seconde digue, qui traversait d'un bord à l'autre le lit
du fleuve resté à sec; il ferma de terrasses toutes les gorges des
vallons d'alentour, par où les eaux pouvaient trouver un écoulement,
et fit ainsi du terrain de Nisibe un grand bassin. Ces ouvrages ayant
été achevés en peu de temps par cette prodigieuse multitude de bras
qui se remuaient à ses ordres, il fit ouvrir la digue supérieure qui
arrêtait le fleuve: aussitôt les eaux amassées s'élancent, et viennent
en frémissant se briser avec un horrible fracas contre les murs
qu'elles ébranlent sans les abattre. Arrêtées par la digue inférieure
et par les coteaux et les terrasses d'alentour, elles submergent tout
le terrain de Nisibe. Les assiégeants se servaient pour réduire la
ville, du même moyen que des assiégés employaient quelquefois de nos
jours pour se défendre. La plaine n'était plus qu'une mer, et la ville
une île, dont on n'apercevait que les tours et les créneaux. Le siége
change de face et devient une attaque navale. Sapor couvre l'inondation
de barques chargées de machines qui vont insulter les remparts. Les
assiégés repoussent les barbares, lancent des feux, enlèvent sur leurs
murs avec des crocs et des harpons les barques qui s'approchent de trop
près; ils mettent en pièces ou coulent à fond les autres à coups de
gros javelots et de pierres, dont quelques-unes pesaient quatre cents
livres. Cette attaque dura plusieurs jours, et l'inondation croissait
de plus en plus, lorsque, la digue inférieure s'étant rompue, les
eaux, se réunissant pour suivre leur pente naturelle, entraînèrent par
leur violence et les barques qu'elles portaient, et plus de vingt-cinq
toises de la muraille déja ébranlée, et même une partie du mur opposé
par où elles s'écoulaient de la ville. L'impétuosité de ce torrent
submergea un grand nombre de Perses.
[Note latérale: XVI. Nouvelle attaque.]
La ville était ouverte, et Sapor ne doutait pas qu'il ne fût au
moment de s'en rendre maître. Il fait prendre à ses officiers et à
ses soldats leurs plus belles armes et leurs plus magnifiques habits,
selon la coutume des Perses. Les hommes et les chevaux brillaient
d'or et de pourpre. Pour lui, semblable à Xerxès, il était assis sur
un tertre qu'il avait fait élever. L'armée se déploie en pompeux
appareil; à la tête paraissaient les cavaliers cuirassés et les archers
à cheval, suivis du reste de la cavalerie, dont les nombreux escadrons
couvraient toute la plaine. Entre leurs rangs s'élevaient de distance
en distance des tours revêtues de fer, portées par des éléphants, et
remplies de gens de trait. De toutes parts se répandait une nuée de
fantassins sans ordre, les Perses ne faisant presque aucun cas ni
aucun usage de l'infanterie. En cet état ils environnent la ville,
pleins de fierté et de confiance. Au premier signal tous se mettent en
mouvement, et se pressant les uns les autres, chacun aspire à la gloire
d'être le premier à forcer le passage, ou à sauter sur le rempart.
Les assiégés de leur côté, postés sur la brèche en bonne contenance,
opposent comme un nouveau mur leurs rangs serrés et redoublés. Ce qui
subsistait encore de muraille était bordé d'une foule d'habitants,
armés de tout ce qui pouvait servir à leur défense. La nécessité en
faisait autant de guerriers, et les soldats mêlés parmi eux réglaient
leurs mouvements, et soutenaient leur courage. Dans cette périlleuse
circonstance l'évêque prosterné au pied des autels intéressait le ciel
contre les Perses, et procurait à sa patrie un secours plus puissant
que les remparts et les machines de guerre. On laisse approcher les
Perses sans lancer un trait; et ceux-ci persuadés qu'ils ne trouveront
pas de résistance, après avoir renversé les terrasses qu'ils avaient
auparavant élevées, poussent leurs chevaux à travers une fange
profonde, que le séjour du fleuve avait formée sur un terrain gras et
propre à retenir les eaux. Ils arrivent au bord du fossé, qui était
large et rempli de limon et de vase; ils y avaient déja jeté une grande
quantité de fascines, et les cavaliers commençaient à mettre pied à
terre et à défiler, lorsque les soldats postés sur la brèche fondent
sur eux. En même temps on fait pleuvoir du haut des murs les pierres et
les dards: beaucoup de Perses sont renversés; les autres veulent fuir;
mais pressés à la fois par leurs gens qui les suivent en foule et par
les ennemis, accablés du poids de leurs armes, ils se culbutent dans
le fossé et restent ensevelis dans le limon. Les assiégés enlèvent les
fascines et se retirent sur la brèche. Sapor, après le mauvais succès
de cette attaque, fait avancer ses éléphants, plutôt à dessein de
jeter l'effroi dans la ville, que dans l'espérance de faire franchir
le fossé à des animaux pesants par eux-mêmes, et chargés d'un poids
énorme. Ils marchaient à des distances égales; et les intervalles
étant remplis d'infanterie, on eût cru voir approcher une muraille
garnie de ses tours. Les habitants, sans s'effrayer de cette seconde
attaque, s'en amusèrent d'abord comme d'un beau spectacle; bientôt ils
font une décharge de toutes leurs machines, défient les barbares et
les insultent à grands cris. Les Perses, prompts à la colère, et trop
fiers pour souffrir les railleries, accouraient au bord du fossé, et se
disposaient à le passer malgré le roi, qui faisait sonner la retraite;
lorsqu'une grêle de pierres et de traits les força d'obéir et de
regagner leur camp. Plusieurs des éléphants tombèrent dans le fossé et
y périrent: les autres, blessés ou effarouchés, retournent sur leurs
propres soldats, et en écrasent des milliers.
[Note latérale: XVII. Opiniâtreté de Sapor.]
Sapor comptait toujours sur la supériorité de ses forces. Il suspendit
l'attaque pendant un jour, pour laisser au terrain le temps de se
dessécher et de se raffermir. Cependant il partagea ses archers en
plusieurs corps, avec ordre de se relever les uns les autres, et de
tirer sans cesse sur la brèche, afin de ne pas donner aux assiégés le
temps de la réparer. Mais derrière les soldats qui la défendaient, une
quantité innombrable de bras travaillaient sans être aperçus; et, après
un jour et une nuit, Sapor fut surpris de voir dès le matin un nouveau
mur déja élevé de quatre coudées. Il ne perdit pas encore l'espérance:
il renouvela plusieurs fois les mêmes efforts, mais toujours avec aussi
peu de succès. Dans une des dernières attaques, l'évêque étant venu sur
la muraille pour animer les combattants, Sapor le prit pour l'empereur;
il crut voir le diadème et la pourpre impériale. Il entre aussitôt en
grande colère contre ceux qui lui avaient affirmé que Constance était à
Antioche, et les menace de la mort. En même temps, il envoie signifier
aux assiégés qu'ils aient à se rendre, si l'empereur n'aime mieux
sortir en campagne et décider du sort de la ville par une bataille.
Les habitants ayant répondu que l'empereur était absent, et qu'ils
ne pouvaient capituler sans son ordre, le roi plein de courroux les
traite de fourbes et de menteurs, protestant qu'il a vu de ses propres
yeux Constance sur la muraille. Les mages cependant vinrent à bout de
l'adoucir et même de l'intimider, en lui persuadant que celui qu'il
avait pris pour Constance était un ange, qui défendait la ville. Alors
ce prince impétueux et impie, lançant vers le ciel un regard furieux,
banda son arc, et décocha en l'air une flèche, comme s'il eût voulu
combattre Dieu même qui se déclarait son ennemi.
[Note latérale: XVIII. Levée du siége.]
Enfin après avoir perdu vingt mille hommes, ayant appris que les
Massagètes étaient entrés dans la Perse en son absence, il se détermina
à lever le siége, qui avait duré près de quatre mois. Il brûla ses
machines, détruisit tous ses travaux, et fit mourir plusieurs satrapes,
les uns pour avoir mal construit la digue que les eaux avaient forcée,
les autres pour avoir mal fait leur devoir dans les attaques, d'autres
sous divers prétextes: car c'est, dit Julien, la coutume des rois
barbares de l'Asie, de rendre leurs officiers responsables des mauvais
succès, et de les immoler à leur dépit et à leur honte. Pendant le
retour, la peste se mit dans l'armée, et en détruisit encore une
partie. Sapor fut ensuite long-temps occupé par des voisins belliqueux,
et Constance par les guerres d'Occident; en sorte que, sans aucun
traité, il n'y eut pendant plusieurs années entre les Romains et les
Perses d'autre hostilité, que quelques pillages sur la frontière.
[Note latérale: XIX. Miracles qu'on raconte à l'occasion de ce siége.
Theod. l. 2, c. 30.
Theoph. p. 33.