Chron. Alex. vel Pasch. p. 290 et 291.]

Après cette campagne, malheureuse dans le détail, mais qui s'était

passée sans action décisive, les Perses s'étant retirés, il paraît

que Constance avait pris des quartiers d'hiver entre l'Euphrate et le

Tigre; et ce fut cet éloignement qui augmenta l'audace de Magnence.

L'empereur était à Edesse, quand il apprit la mort de son frère et

les désordres de l'Occident. Il prit aussitôt le parti de retourner

à Antioche, et d'abandonner la Mésopotamie. Il laissa des garnisons

dans les places frontières, et les pourvut de tout ce qui était

nécessaire pour soutenir un siége. A peine eut-il repassé l'Euphrate,

que Sapor, instruit des troubles de l'empire, recommença ses ravages,

prit plusieurs châteaux, et vint se présenter devant Nisibe. Dans

l'histoire de ce siége mémorable, je m'écarterai souvent du récit de

M. de Tillemont: il me semble qu'en cette occasion il n'a pas toujours

rapproché avec succès les diverses circonstances répandues dans les

auteurs originaux.

[Note latérale: XIV. Commencement du siége.]

Sapor parut à la tête d'une armée innombrable, suivie d'une multitude

d'éléphants armés en guerre, et d'un train redoutable de toutes les

machines alors en usage pour battre les villes. Les rois de l'Inde,

qu'il avait soudoyés, l'accompagnaient avec toutes leurs forces[6].

Il somma d'abord les habitants de se rendre, les menaçant de détruire

leur ville de fond en comble, s'ils osaient lui résister. Ceux-ci

encouragés par Jacques leur évêque, qui leur répondait du secours du

ciel, se disposèrent à une vigoureuse défense. Lucillianus beau-père de

Jovien, depuis empereur, commandait dans la place. Il se signala par

une constance à toute épreuve et par les ressources d'une habileté et

d'une valeur dignes des plus grands éloges. Pendant soixante-dix jours,

le roi fit jouer toutes ses machines; une partie du fossé fut comblée;

on battit les murs à coups de bélier; on creusa des souterrains; on

détourna le fleuve, afin de réduire les habitants par la soif. Leur

courage rendit tous ces travaux inutiles; les puits et les sources leur

fournissaient de l'eau en abondance.

[Note 6: C'est Julien qui parle des Indiens qui vinrent avec Sapor

au siége de Nisibe. Voy. Orat. 2, p. 62, ed. Spanh.--S.-M.]

[Note latérale: XV. Sapor inonde la ville.]

Après avoir épuisé tous les moyens que l'art de la guerre mettait alors

en usage, Sapor résolut d'employer les forces même de la nature pour

détruire la ville, ou du moins pour l'inonder et l'ensevelir sous les

eaux. Ayant remonté vers la source du fleuve, jusqu'à un lieu où le

lit se resserrait entre des coteaux, il arrêta son cours par une digue

fort élevée, qui fermait le vallon. Quand les eaux qui traversaient

Nisibe se furent écoulées, le roi fit construire au-dessous de la

ville une seconde digue, qui traversait d'un bord à l'autre le lit

du fleuve resté à sec; il ferma de terrasses toutes les gorges des

vallons d'alentour, par où les eaux pouvaient trouver un écoulement,

et fit ainsi du terrain de Nisibe un grand bassin. Ces ouvrages ayant

été achevés en peu de temps par cette prodigieuse multitude de bras

qui se remuaient à ses ordres, il fit ouvrir la digue supérieure qui

arrêtait le fleuve: aussitôt les eaux amassées s'élancent, et viennent

en frémissant se briser avec un horrible fracas contre les murs

qu'elles ébranlent sans les abattre. Arrêtées par la digue inférieure

et par les coteaux et les terrasses d'alentour, elles submergent tout

le terrain de Nisibe. Les assiégeants se servaient pour réduire la

ville, du même moyen que des assiégés employaient quelquefois de nos

jours pour se défendre. La plaine n'était plus qu'une mer, et la ville

une île, dont on n'apercevait que les tours et les créneaux. Le siége

change de face et devient une attaque navale. Sapor couvre l'inondation

de barques chargées de machines qui vont insulter les remparts. Les

assiégés repoussent les barbares, lancent des feux, enlèvent sur leurs

murs avec des crocs et des harpons les barques qui s'approchent de trop

près; ils mettent en pièces ou coulent à fond les autres à coups de

gros javelots et de pierres, dont quelques-unes pesaient quatre cents

livres. Cette attaque dura plusieurs jours, et l'inondation croissait

de plus en plus, lorsque, la digue inférieure s'étant rompue, les

eaux, se réunissant pour suivre leur pente naturelle, entraînèrent par

leur violence et les barques qu'elles portaient, et plus de vingt-cinq

toises de la muraille déja ébranlée, et même une partie du mur opposé

par où elles s'écoulaient de la ville. L'impétuosité de ce torrent

submergea un grand nombre de Perses.

[Note latérale: XVI. Nouvelle attaque.]

La ville était ouverte, et Sapor ne doutait pas qu'il ne fût au

moment de s'en rendre maître. Il fait prendre à ses officiers et à

ses soldats leurs plus belles armes et leurs plus magnifiques habits,

selon la coutume des Perses. Les hommes et les chevaux brillaient

d'or et de pourpre. Pour lui, semblable à Xerxès, il était assis sur

un tertre qu'il avait fait élever. L'armée se déploie en pompeux

appareil; à la tête paraissaient les cavaliers cuirassés et les archers

à cheval, suivis du reste de la cavalerie, dont les nombreux escadrons

couvraient toute la plaine. Entre leurs rangs s'élevaient de distance

en distance des tours revêtues de fer, portées par des éléphants, et

remplies de gens de trait. De toutes parts se répandait une nuée de

fantassins sans ordre, les Perses ne faisant presque aucun cas ni

aucun usage de l'infanterie. En cet état ils environnent la ville,

pleins de fierté et de confiance. Au premier signal tous se mettent en

mouvement, et se pressant les uns les autres, chacun aspire à la gloire

d'être le premier à forcer le passage, ou à sauter sur le rempart.

Les assiégés de leur côté, postés sur la brèche en bonne contenance,

opposent comme un nouveau mur leurs rangs serrés et redoublés. Ce qui

subsistait encore de muraille était bordé d'une foule d'habitants,

armés de tout ce qui pouvait servir à leur défense. La nécessité en

faisait autant de guerriers, et les soldats mêlés parmi eux réglaient

leurs mouvements, et soutenaient leur courage. Dans cette périlleuse

circonstance l'évêque prosterné au pied des autels intéressait le ciel

contre les Perses, et procurait à sa patrie un secours plus puissant

que les remparts et les machines de guerre. On laisse approcher les

Perses sans lancer un trait; et ceux-ci persuadés qu'ils ne trouveront

pas de résistance, après avoir renversé les terrasses qu'ils avaient

auparavant élevées, poussent leurs chevaux à travers une fange

profonde, que le séjour du fleuve avait formée sur un terrain gras et

propre à retenir les eaux. Ils arrivent au bord du fossé, qui était

large et rempli de limon et de vase; ils y avaient déja jeté une grande

quantité de fascines, et les cavaliers commençaient à mettre pied à

terre et à défiler, lorsque les soldats postés sur la brèche fondent

sur eux. En même temps on fait pleuvoir du haut des murs les pierres et

les dards: beaucoup de Perses sont renversés; les autres veulent fuir;

mais pressés à la fois par leurs gens qui les suivent en foule et par

les ennemis, accablés du poids de leurs armes, ils se culbutent dans

le fossé et restent ensevelis dans le limon. Les assiégés enlèvent les

fascines et se retirent sur la brèche. Sapor, après le mauvais succès

de cette attaque, fait avancer ses éléphants, plutôt à dessein de

jeter l'effroi dans la ville, que dans l'espérance de faire franchir

le fossé à des animaux pesants par eux-mêmes, et chargés d'un poids

énorme. Ils marchaient à des distances égales; et les intervalles

étant remplis d'infanterie, on eût cru voir approcher une muraille

garnie de ses tours. Les habitants, sans s'effrayer de cette seconde

attaque, s'en amusèrent d'abord comme d'un beau spectacle; bientôt ils

font une décharge de toutes leurs machines, défient les barbares et

les insultent à grands cris. Les Perses, prompts à la colère, et trop

fiers pour souffrir les railleries, accouraient au bord du fossé, et se

disposaient à le passer malgré le roi, qui faisait sonner la retraite;

lorsqu'une grêle de pierres et de traits les força d'obéir et de

regagner leur camp. Plusieurs des éléphants tombèrent dans le fossé et

y périrent: les autres, blessés ou effarouchés, retournent sur leurs

propres soldats, et en écrasent des milliers.

[Note latérale: XVII. Opiniâtreté de Sapor.]

Sapor comptait toujours sur la supériorité de ses forces. Il suspendit

l'attaque pendant un jour, pour laisser au terrain le temps de se

dessécher et de se raffermir. Cependant il partagea ses archers en

plusieurs corps, avec ordre de se relever les uns les autres, et de

tirer sans cesse sur la brèche, afin de ne pas donner aux assiégés le

temps de la réparer. Mais derrière les soldats qui la défendaient, une

quantité innombrable de bras travaillaient sans être aperçus; et, après

un jour et une nuit, Sapor fut surpris de voir dès le matin un nouveau

mur déja élevé de quatre coudées. Il ne perdit pas encore l'espérance:

il renouvela plusieurs fois les mêmes efforts, mais toujours avec aussi

peu de succès. Dans une des dernières attaques, l'évêque étant venu sur

la muraille pour animer les combattants, Sapor le prit pour l'empereur;

il crut voir le diadème et la pourpre impériale. Il entre aussitôt en

grande colère contre ceux qui lui avaient affirmé que Constance était à

Antioche, et les menace de la mort. En même temps, il envoie signifier

aux assiégés qu'ils aient à se rendre, si l'empereur n'aime mieux

sortir en campagne et décider du sort de la ville par une bataille.

Les habitants ayant répondu que l'empereur était absent, et qu'ils

ne pouvaient capituler sans son ordre, le roi plein de courroux les

traite de fourbes et de menteurs, protestant qu'il a vu de ses propres

yeux Constance sur la muraille. Les mages cependant vinrent à bout de

l'adoucir et même de l'intimider, en lui persuadant que celui qu'il

avait pris pour Constance était un ange, qui défendait la ville. Alors

ce prince impétueux et impie, lançant vers le ciel un regard furieux,

banda son arc, et décocha en l'air une flèche, comme s'il eût voulu

combattre Dieu même qui se déclarait son ennemi.

[Note latérale: XVIII. Levée du siége.]

Enfin après avoir perdu vingt mille hommes, ayant appris que les

Massagètes étaient entrés dans la Perse en son absence, il se détermina

à lever le siége, qui avait duré près de quatre mois. Il brûla ses

machines, détruisit tous ses travaux, et fit mourir plusieurs satrapes,

les uns pour avoir mal construit la digue que les eaux avaient forcée,

les autres pour avoir mal fait leur devoir dans les attaques, d'autres

sous divers prétextes: car c'est, dit Julien, la coutume des rois

barbares de l'Asie, de rendre leurs officiers responsables des mauvais

succès, et de les immoler à leur dépit et à leur honte. Pendant le

retour, la peste se mit dans l'armée, et en détruisit encore une

partie. Sapor fut ensuite long-temps occupé par des voisins belliqueux,

et Constance par les guerres d'Occident; en sorte que, sans aucun

traité, il n'y eut pendant plusieurs années entre les Romains et les

Perses d'autre hostilité, que quelques pillages sur la frontière.

[Note latérale: XIX. Miracles qu'on raconte à l'occasion de ce siége.

Theod. l. 2, c. 30.

Theoph. p. 33.

Histoire du Bas-Empire. Tome 02 · 第 31 / 331 题