LE MÊME.

«Bourbonne, 1er juillet 1843.

(_Dictée_). «Vous avez donc la pensée de m'écrire de votre propre

main, lorsque de mon côté je griffonnais la petite lettre que vous

avez reçue. N'est-il pas merveilleux de s'entendre ainsi? Je pense

tout ce que vous pensez. Je ne pense plus qu'à Venise: c'est là

qu'il nous faut finir, dans une ville qui nous appartient. Nous ne

trouverons aucune résistance pour ce projet dans la rue du Bac;

alors, faites provision de santé et de courage.

«Je n'essaierai les eaux ici que lundi prochain; à la vérité, je

n'en espère rien du tout. Je n'ai qu'un seul espoir gravé dans le

coeur: celui de vous revoir. Aujourd'hui je n'ai rien fait; j'ai

voulu aller voir le cimetière pour me divertir; je n'ai pas pu y

parvenir, et pour avoir marché une trentaine de pas, je suis rentré

chez moi mourant de fatigue. Voilà où j'en suis; mais peu importe,

le coeur me reste, et c'est la seule bonne chose que je possède;

vous savez s'il est à vous.

«Le maréchal Oudinot sort de chez moi avec sa femme; il a été

remplacé par le maréchal Bourmont avec son fils. Ces deux mondes

n'ont point de répugnance pour moi, parce que je n'ai rien à leur

demander. Il y a ici une Mme de Menou: je croyais que Mme de Menou

venait de mourir dernièrement en Italie; c'est là aussi que

j'espère que nous irons mourir.

«2 juillet.

«Je reçois ce matin une lettre de Mme de Chateaubriand; vous lui

avez parlé trop tôt de Venise et comme si vous vouliez y consentir.

Je veux quitter la France pour toujours, cela ne s'exécute pas dans

les vingt-quatre heures. Le temps a mis des réflexions dans ma vie:

je ne puis ni être prêt, ni décider ma femme, pourtant

très-consentante, avant l'année prochaine. Il faut que l'hiver

passe encore sur nous. Nous nous envolerons à travers les Alpes au

retour du rossignol.

«C'est demain décidément que je commence à me baigner, chose la

plus inutile du monde.»

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 194 / 214 题