«30 juin 1843.
«J'ai fait mon voyage comme tout ce qu'on fait à regret en vous
quittant. J'ai revu ce qui se voit partout, des champs d'une terre
qui ne m'intéresse plus et des moissons qui ne seront plus pour
moi: il y a bien longtemps que j'ai vu tout cela, et je n'aime à
voir que vous. Sous un monceau de jours, on n'aperçoit l'horizon
que sur des temps où l'on a passé. Me guérirai-je ici? Je l'écris
rue du Bac[107]; mais on ne guérit point des années. J'en suis
toujours à la même chanson. Nous sommes toute une bande de blessés
ici, mais enfin je ne tarderai pas à vous revoir.
«Je vais aller me promener avec l'alouette, elle vous chantera de
mes nouvelles, puis elle se taira pour toujours sur le sillon où
elle sera descendue. Voilà tout ce que ma pauvre main me permet
d'écrire aujourd'hui. Mille choses à nos amis.
«Ne m'écrirez-vous pas un petit mot? Il me fera grand plaisir. Mon
écriture s'est rapetissée, comme ma personne, je tiendrai bien peu
de place. Gardez bien mon souvenir; il ne vous gênera pas. Si par
hasard vous vous avisiez de m'écrire, c'est à
_Bourbonne-les-Bains_. Que faites-vous, où avez-vous passé vos
jours? Je me baigne demain pour la première fois. Est-ce un garçon
ou une fille qu'aura eu Mme Lenormant? Je sais bien mes souhaits.»