M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«10 août 1840.

«M. Ampère vous a écrit sur Mme Salvage. J'avais demandé un

_permis_ pour la voir, lorsque je la croyais arrêtée; je l'ai vue,

elle est triste, mais elle est sans inquiétude. Nous voilà revenus

à la paix: vous voyez que j'ai toujours raison. Ce temps est

magnifique, vous jugez si j'en suis heureux pour vous; si les eaux

vous guérissent, j'aurai foi aux remèdes. J'aurais grand besoin

d'une fontaine de Jouvence, mais le temps en est passé. Non que mes

sentiments pour vous vieillissent jamais; mais le temps me ravit

chaque jour un oeil, une oreille, une main; si ce n'était votre

belle et chère personne, je m'en voudrais d'avoir traînassé si

longtemps sous le soleil. Ne précipitez pas votre retour, le plus

fort est fait; encore quelques jours de patience. J'espérais écrire

un peu mieux ce matin, m'y étant pris de bonne heure; mais le matin

se moque de moi comme le soir.

«On va juger le prince Louis; il a été bien insensé, mais a montré

bien du courage. Son entreprise a ôté à l'arrivée des cendres une

partie de son danger. Venez, vous serez reçue. Dieu sait!»

On voit combien Mme Récamier avait raison de se sentir nécessaire aux

deux amis dont la santé allait s'altérant de plus en plus.

M. de Chateaubriand, atteint par une goutte molle, perdait avec rapidité

l'usage de ses mains et de ses jambes. M. Ballanche ne vivait plus que

de lait et de légumes; ce régime pythagoricien, le seul que pût

supporter son estomac, suffisait à le soutenir, mais le laissait dans un

grand état de faiblesse.

Il fallait des efforts de tous les instants, un dévouement persévérant

et renouvelé chaque jour, pour relever le courage de M. de Chateaubriand

de plus en plus envahi par la tristesse, et c'est pour cela que Mme

Récamier faisait appel à tous les jeunes esprits; elle en faisait à leur

insu ses complices dans la tache de distraire un noble génie.

À son retour, elle trouva que le prix Gobert avait été donné par

l'Académie des inscriptions à M. Ampère, et que le procès du prince

Louis Napoléon allait être jugé par la chambre des pairs. Mme Récamier,

quoiqu'elle n'eût gardé aucune relation personnelle avec le prince Louis

depuis son voyage à Arenenberg, fut mandée à comparaître et interrogée

par le juge d'instruction. Ce petit ennui ne l'empêcha pas de s'occuper

du prisonnier. Elle sollicita l'autorisation de communiquer avec le

prince Louis Bonaparte, et l'alla voir à la Conciergerie. Le _permis de

communiquer avec l'inculpé Charles-Louis Napoléon Bonaparte_ que j'ai

sous les yeux porte la date du 12 septembre; il autorise _deux visites_:

Mme Récamier n'en fit qu'une. Le prince parut touché de la sympathie

qu'elle témoignait à son malheur, et la reconduisit aussi loin que le

permirent les sentinelles. Condamné à une détention perpétuelle, et

enfermé au château de Ham pour y subir sa peine, il n'oublia pas la

visite qu'il avait reçue.

Deux ans après, il envoya à Mme Récamier une brochure qu'il venait de

faire imprimer, comme un gage du souvenir reconnaissant qu'il lui

gardait. Elle l'en remercia et reçut en retour le billet suivant:

LE PRINCE LOUIS NAPOLÉON, DEPUIS NAPOLEON III, À Mme RÉCAMIER.

«Ham, le 9 juin 1842.

«Madame,

«Vous êtes bien bonne de vous être donné la peine de m'accuser

réception de la brochure[106] que j'ai pris la liberté de vous

envoyer. Il y a longtemps, Madame, que j'éprouvais le besoin de

vous remercier de l'aimable visite que vous avez bien voulu me

faire à la Conciergerie: j'en ai conservé un souvenir plein de

reconnaissance, et je suis heureux de trouver ici l'occasion de

vous exprimer mes sentiments de gratitude.

«Ayez l'extrême bonté, Madame, de remettre la lettre ci-jointe à M.

de Chateaubriand, dont le bienveillant intérêt m'a profondément

touché.

«Vous êtes si habituée à rendre heureux tous ceux qui vous

approchent, que vous ne serez pas étonnée de tout le plaisir que

j'ai ressenti, en recevant une preuve de votre sympathie, et en

apprenant que vous vouliez bien compatir à mes chagrins.

«Recevez, Madame, l'assurance de mes sentiments respectueux.

«NAPOLÉON LOUIS B.»

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 187 / 214 题