LE PRINCE LOUIS NAPOLÉON À M. DE CHATEAUBRIAND.

«Citadelle de Ham, le 28 juin 1841.

«Monsieur le vicomte,

«Il y a environ douze ans que, me promenant un jour hors de la

_Porta Pia_ à Rome, je suivais silencieusement l'ambassadeur de

Charles X, regrettant que la froide politique m'empêchât de

témoigner à l'illustre auteur du _Génie du christianisme_ toute mon

admiration pour lui. J'étais loin de penser alors que la puissance

qu'il représentait serait bientôt abattue, que le drapeau tricolore

serait aussi hostile à ma famille que le drapeau blanc, et que ce

noble représentant d'une cour ennemie serait dans quelques années

le seul homme important qui viendrait, dans ma captivité, me donner

des marques de sympathie.

«Si ce souvenir rappelle la vicissitude des choses humaines, il

prouve aussi que les sentiments élevés restent toujours les mêmes.

Dans toutes les positions de votre vie, vous avez sans cesse,

Monsieur le vicomte, cherché à consoler le malheur, et certainement

vous avez su inspirer aux hommes même qui étaient opposés à vos

opinions une admiration sincère pour le grand écrivain et une

profonde estime pour l'homme politique.

«Je n'ai pas besoin de vous dire, Monsieur le vicomte, combien

votre lettre m'a touché; et je vous aurais exprimé ma

reconnaissance plus tôt, si je n'avais reçu plusieurs visites qui

ont absorbé tout mon temps.

«Afin d'occuper mes loisirs, je compte entreprendre un grand

travail pour lequel j'oserai, plus tard, vous demander quelques

conseils. Je veux écrire l'histoire de Charlemagne, et montrer

toute l'influence qu'a exercée ce grand homme, pendant sa vie et

après sa mort, sur la destinée du monde. Quand j'aurai rassemblé

tous les matériaux nécessaires, j'espère que ce ne sera pas abuser

de votre extrême bonté que de vous soumettre quelques questions.

«Recevez, Monsieur le vicomte, l'assurance de ma haute estime et de

mes sentiments distingués.

«NAPOLÉON LOUIS BONAPARTE.»

Lorsqu'en 1848 le prince Louis Napoléon, nommé représentant du peuple,

rentra en France et arriva à Paris, je dois dire qu'un de ses premiers

soins fut de se présenter à l'Abbaye-au-Bois. Le hasard fit qu'il ne

rencontra pas Mme Récamier chez elle. C'était après les journées de

juin, M. de Chateaubriand venait de mourir, Mme Récamier était plongée

dans la douleur; elle ne vit pas, et ne chercha pas à revoir le prince,

tout absorbé dans les combinaisons politiques qui devaient l'amener au

pouvoir souverain.

J'ajoute ici deux billets échangés à la fin de 1840, l'année même qui

vit juger le prince Louis Bonaparte, entre un poëte éminent, aujourd'hui

proscrit, et M. de Chateaubriand.

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 188 / 214 题