L'AUTEUR DU MANUSCRIT.--MES HÔTES.

«Maintenon, septembre 1836.

«Les calamités accroissent leur effet du sort de celui qui les

raconte: ce récit est l'ouvrage de Mme de Chalais-Périgord, née

Beauvillier-Saint-Aignan. Le duc de Beauvillier fut, sous Louis

XIV, gouverneur du prince, tige de la race aujourd'hui proscrite.

La dernière fille de l'ami de Fénelon s'est rencontrée sur le

chemin du duc de Bordeaux, et elle s'est hâtée d'aller dire à son

père qu'elle avait vu passer le dernier héritier du duc de

Bourgogne. La jeune princesse réunissait beauté, nom et fortune;

elle avait d'abord envoyé ses pensées dans le monde à la recherche

des plaisirs; son espérance, comme la colombe après le déluge,

trouvant la terre souillée, est rentrée dans l'arche de Dieu.

«Lorsqu'en 1816 je passai par ici pour aller écrire à Montboissier

le onzième livre de la première partie de ces _Mémoires_, le

château de Maintenon était délaissé; Mme de Chalais n'était pas

encore née: depuis elle a étendu et compté sa vie entière sur

vingt-six années de la mienne. Les lambeaux de mon existence ont

ainsi composé les printemps d'une multitude de femmes tombées après

leurs mois de mai. Montboissier est à présent désert, et Maintenon

est habité: ses nouveaux maîtres sont mes hôtes.

«M. le duc de Noailles, qui, si rien ne l'arrête, remplira une

brillante carrière, n'avait pas voix délibérative lorsque j'étais à

la chambre des pairs: je ne l'ai point entendu prononcer ces

discours où il a plaidé, avec l'autorité de la raison et la

puissance de la parole, la cause de la gloire de la France et celle

des royales infortunes. Son rôle a commencé quand le mien a fini:

il a prêté serment au malheur d'une manière plus utile que moi.

«Mme la duchesse de Noailles est nièce de M. le marquis de

Mortemart, mon ancien colonel au régiment de Navarre; elle a une

triste et douce ressemblance avec ma soeur Julie.

«La Fontaine disait à Mme de Montespan:

«Paroles et regards, tout est charme dans vous,

Olympe; c'est assez qu'à mon dernier ouvrage

Votre nom serve un jour de rempart et d'abri.

Protégez désormais le livre favori

Par qui j'ose espérer une seconde vie.

«Dans le mariage de M. le duc de Noailles et de Mlle de Mortemart,

sont venues se perdre les rivalités de Mme de Maintenon et de Mme

de Montespan. À la présente heure, qui se trouble la cervelle à

propos du coeur d'un souverain? Ce coeur est glacé depuis cent vingt

ans, et, dans le décri et l'abaissement des monarchies, les

attachements d'un roi, fût-il Louis XIV, sont-ils des événements?

Sur l'échelle énorme des révolutions modernes, que peut-on mesurer

qui ne se contracte en un point imperceptible? Les générations

nouvelles s'embarrassent-elles des intrigues de Versailles, qui

n'est plus qu'une crypte? Que fait à la société transformée la fin

des inimitiés du sang de quelques femmes, jadis destinées, sous des

berceaux ou dans des palais, à la couche de duvet ou de fleurs?

«Cependant, autour des intérêts généraux de l'histoire, ne

serait-il pas des curiosités historiques? Si quelque Aulu-Gelle,

quelque Macrobe, quelque Slobée, quelque Suidas, quelque Athénée du

Ve ou VIe siècle, après m'avoir peint le sac de Rome par Alaric,

m'apprenait, par hasard, ce que devint Bérénice quand Titus l'eut

renvoyée; s'il me montrait Antiochus rentré dans cette Césarée,

_lieux charmants où son coeur_... avait adoré celle qui en aimait un

autre; s'il me menait dans un château du Liban, habité par une

descendante de la reine de Palestine, en dépit de la destruction de

la ville éternelle et de l'invasion des Barbares, il me plairait

encore de rencontrer dans l'_Orient désert_ le souvenir de

Bérénice.»

L'absence de Mme Récamier se prolongea quelques jours de plus que M. de

Chateaubriand ne l'avait craint. Au lieu de revenir à Paris en quittant

Maintenon, elle alla visiter, avec M. Ballanche et M. Ampère, un ancien

et fidèle ami, le duc de Laval, dans sa terre de Montigny, que depuis la

révolution de Juillet il se livrait avec passion à embellir.

Il lui écrivait pour lui rappeler l'engagement pris d'aller à Montigny:

LE DUC DE LAVAL-MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Montigny, 26 juin 1836.

«Je vous prie de me confirmer par un mot direct, si vous en avez la

bonne grâce, ou indirectement par un de vos compagnons de voyage,

vos dispositions de campagne. Ne me laissez pas dans le vague sur

des projets qui me tiennent si vivement au coeur.

«Le duc de Noailles doit être à Paris, ou bien près de s'y rendre,

et c'est avec lui que vous dessinerez votre plan de campagne.

«Ce n'est pas peu de chose que d'avoir perdu l'habitude presque

journalière de l'Abbaye-au-Bois, et d'une conversation si

charmante, si variée, si piquante par la diversité des esprits, et

les nuances, et même les oppositions d'opinion.

«Depuis mon départ, deux lectures[102] ont dû avoir lieu; je les

avais vu concerter la veille, et j'enrageais intérieurement de mes

engagements. Eh bien! malgré ces regrets, et encore d'autres

regrets au fond du coeur qui vous sont personnels, je suis forcé

d'avouer que mon temps s'écoule ici avec la plus incroyable

rapidité. C'est attachant de voir tous ces ouvriers à l'ouvrage,

surtout quand cela réussit bien. On vient de poser dix colonnes

pour former une tonnelle à l'italienne sur cette terrasse si

magnifique, mais qui ne sera dans tout son charme pour moi que

lorsque vous y aurez marché, que lorsque vous aurez promené vos

regards sur cette admirable vue de la rivière, et des prairies, et

de la grande route au second plan.

«Croiriez-vous que je n'ai pas encore achevé le _Milton_? Mais

c'est d'ajuster Montigny, de faire sa dernière toilette qui

m'occupe, pour vous y voir, vous et mes amis. Je n'aurais jamais

cru que ce fût aussi attachant; et alors, pour m'excuser de mes

dépenses, de cette espèce d'absorbement, de dévouement, non à une

personne, mais à une chose, je me mets à chercher dans ma mémoire

les hommes des temps anciens et modernes qui, à la fin de leur

carrière et retirés des affaires, et sans doute dévorés de

chagrins, d'ennuis, d'ingratitudes, se sont créé une occupation de

ce genre. J'en trouve beaucoup, après les grandes disgrâces, les

bouleversements, les guerres civiles, depuis Rome jusqu'à nos

jours.

«Offrez à votre _premier_ ami mes meilleures et vieilles amitiés,

et mon sincère regret de n'entendre plus cette voix qui me charmait

tous les jours.

«Dites ensuite à votre _nouvel_ ami, le duc de Noailles, que le

plus ancien des vôtres compte sur sa parole de venir à Montigny où

sa chambre est toute prête.

«Tendres hommages de la plus ancienne de vos amitiés. Vous savez

qu'en amitié comme en généalogie, j'aime les dates: cela fixe les

préséances.»

Lorsqu'enfin le duc de Laval apprit qu'il allait recevoir Mme Récamier,

et qu'elle se dirigerait de Maintenon sur Montigny, sa joie fut

très-vive, et il l'exprima avec une grâce affectueuse.

«La malle-poste avec ses quatre chevaux au galop, écrit-il à son

amie, ne court pas assez vite pour vous porter à mon gré

l'expression de mon plaisir. Il est à son comble, je vous assure,

par l'espérance de vous voir, de vous recevoir ici, de vous serrer

la main sous mes vieilles tours et sur mon jeune gazon, et au

milieu de mes jolies fleurs d'automne. Enfin je suis charmé, vous

dis-je; et de toutes les déclarations qui ont jamais été mises à

vos pieds, c'est la plus sincère.

«Votre séjour ici sera une des meilleures récompenses de tous les

soins infatigables que je me suis donnés, depuis vingt-huit mois,

pour embellir, pour orner cette retraite.»

Cette visite à Montigny laissa à Mme Récamier un très-doux souvenir;

l'année précédente, elle en avait formé le projet, et n'était point

parvenue à le réaliser. Pour elle en effet, tout déplacement qui n'était

pas un établissement de quelque durée, tout arrangement dans lequel ne

pouvaient pas être comprises toutes les personnes qui, groupées autour

d'elle, faisaient dépendre leurs existences de la sienne, était

très-difficile, pour ne pas dire impossible. Aussi le duc de Laval lui

écrivait-il à ce propos «qu'il était plus difficile de la déplacer que

de mettre une armée en mouvement.»

Heureux de la présence d'une femme à laquelle il avait voué une des

affections les plus profondes qui aient rempli sa vie, le duc de Laval

tout enorgueilli du succès de ses embellissements de Montigny, où à

force de goût, de dépenses et de peines, il était parvenu à créer, sous

le ciel gris de notre France septentrionale, une sorte de _villa_

italienne, ne se montra jamais plus gai, plus jeune, plus excellent ni

plus aimable.

Huit mois après, cet ami si parfait, cet esprit si facile, cette âme si

haute avait disparu de la terre; sa mort rouvrit pour Mme Récamier la

plaie toujours vive que lui avait laissée la perte de Mathieu de

Montmorency.

Mais nous devançons le temps. En rentrant à la fin d'octobre à

l'Abbaye-au-Bois, Mme Récamier apprit, comme toute la France, le

mouvement tenté à Strasbourg par le prince Louis Bonaparte. Cette

échauffourée fut aussitôt réprimée que tentée; et le prince Louis, après

son arrestation, fut conduit à Paris pour y subir son jugement. La

duchesse de Saint-Leu ne tarda point à y arriver elle-même, mais

secrètement. Craignant que sa présence à Paris n'indisposât le

gouvernement, elle s'était arrêtée à Viry, chez la duchesse de Raguse,

d'où il lui était facile d'agir pour obtenir un adoucissement au sort de

son fils.

Quant à Mme Salvage, son fidèle garde du corps, elle arriva droit à

l'Abbaye-au-Bois, et demanda asile à Mme Récamier. Sa présence

inattendue, et dans des circonstances de cette nature, causa le soir une

vive surprise parmi les habitués de tous les jours. Mme Récamier lui

avait cédé sa propre chambre, et s'était fait dresser pour elle-même un

lit dans le salon. Je n'ai pas besoin de dire que tous les amis de Mme

Récamier, quel que fût leur peu de goût pour Mme Salvage, et le jugement

qu'ils portaient sur l'aventure qui l'amenait à Paris à la suite de la

reine Hortense, étaient pénétrés de respect pour son dévouement, et

d'intérêt pour la duchesse de Saint-Leu. Mme Salvage, très-sérieusement

et justement préoccupée, se retira de bonne heure, en laissant sur un

canapé, entre M. Ampère et M. Lenormant qui s'y étaient assis selon leur

habitude, un gros portefeuille. Au bout d'un instant, la grande figure

de Mme Salvage reparut: «J'oubliais mes valeurs,» dit-elle, et elle

emporta le portefeuille auquel jusque-là personne n'avait pris garde. On

rit de la bonne prise qu'on aurait pu faire.

Mme Récamier alla le lendemain voir à Viry la reine Hortense; elle la

trouva dans une grande angoisse. Délivrée de ses premières craintes sur

le sort de son fils, elle s'épouvantait d'autant plus de l'idée de le

voir partir pour l'Amérique, qu'elle était et qu'elle se sentait

gravement, mortellement atteinte. Mme Récamier fut très-émue de

l'excessif changement qu'elle remarqua dans ses traits, et la quitta en

formant pour elle des voeux dont elle sentait bien l'impuissance: elle ne

la revit plus.

La reine Hortense retourna avec Mme Salvage au château d'Arenenberg.

Mais dans l'état de maladie très-avancée où elle était, ce voyage

précipité, et les inquiétudes terribles que lui avaient causées

l'arrestation et le procès de son fils, lui firent un mal affreux. Mme

Salvage donnait fréquemment de ses nouvelles à Mme Récamier. En

reproduisant ici une de ses nombreuses lettres, nous croyons qu'elle ne

semblera pas dépourvue d'intérêt.

Mme SALVAGE À Mme RÉCAMIER.

«Arenenberg, ce 13 avril 1837.

«Je vous ai écrit il y a quatre jours, chère amie, une longue

lettre qui vous disait combien je suis malheureuse. J'ai reçu hier

la vôtre du 7, et je vous en remercie; elle m'était bien

nécessaire, elle est pour moi une consolation.

«J'ai fait part à Mme la duchesse de Saint-Leu du vif intérêt que

vous prenez à ses maux; je lui ai transmis tout ce que vous m'avez

dit pour elle. Elle en a été vivement touchée, elle en a été émue

jusqu'aux larmes, et elle m'a priée à plusieurs reprises de vous

bien exprimer combien elle y a été sensible.

«Je ne vous ai pas répondu plus tôt, parce que j'espérais pouvoir

vous donner de meilleures nouvelles. Hélas! c'est tout le

contraire! À la suite d'une consultation des médecins de Constance

et de Zurich avec le docteur Conneau, médecin ordinaire, le

professeur Lisfranc de Paris a été appelé ici, comme le plus habile

et d'une spécialité reconnue pour l'opération que deux de ces

messieurs croyaient nécessaire.

«Eh bien, après un examen scrupuleux et trois fois renouvelé,

l'opinion de M. Lisfranc, et celle des trois autres médecins

appelés à consulter avec lui, a été qu'il n'était pas possible de

faire l'opération, et ils ont été unanimes pour prononcer une

sentence irrévocable; enfin ils ne nous ont laissé aucune espérance

dans les ressources humaines. J'aime encore à en placer dans la

bonté infinie de Dieu que j'implore par de bien ardentes prières.

«L'état moral de Mme la duchesse est aussi calme qu'on peut le

désirer dans une position comme la sienne. On lui a dit qu'on ne

faisait pas l'opération, parce qu'elle n'était pas nécessaire, et

parce qu'un traitement suffirait, avec du temps et de la patience,

pour la conduire à une parfaite guérison. Elle était toute

résignée, avec un courage admirable, à se laisser opérer;

maintenant elle se trouve heureuse de n'avoir pas à la subir, et

elle est remplie de bonnes espérances.

«Dans l'attente de l'opération,--que contre mon avis on lui avait

annoncée quinze jours avant que M. Lisfranc pût être ici,--elle

avait fait ses dévotions et son testament.

«Le 30 mars au matin, une heure environ après qu'elle a eu

communié, elle a eu la joie, qu'elle a rapportée à Dieu, de

recevoir un gros paquet contenant des nouvelles--les premières

depuis le départ de Lorient--écrites de la main de son fils. Sa

lettre, qui est très-longue, contient la relation de tout ce qu'il

a fait, de tout ce qui lui est arrivé, et de la plupart de ses

émotions, depuis qu'il a quitté Arenenberg jusqu'au moment où il

écrit, le 14 janvier, à bord de la frégate _l'Andromède_, en rade

devant Rio-Janeiro où on ne lui permet pas de descendre. Il y avait

à bord les ouvrages de M. de Chateaubriand; il les a relus, pendant

une affreuse tempête qui a duré quinze jours et qui ne permettait

aucune autre occupation que la lecture, et encore à grand'peine.

Dites-le à M. de Chateaubriand, je vous prie, en me rappelant

personnellement à son bienveillant souvenir.

«Pensez quelquefois à moi, pensez à ma cruelle position. Donner à

une personne qu'on aime, qu'on sait que l'on va perdre, des soins

impuissants, chercher à alléger, sans y réussir que bien

imparfaitement, des souffrances aiguës et presque continuelles,

montrer un visage calme quand on a le coeur déchiré, tromper,

chercher à inspirer sans cesse des espérances qu'on n'a pas: ah!

croyez-moi, cela est affreux, et l'on donnerait volontiers sa

propre vie. Adieu, adieu, chère amie; vous savez combien je vous

aime.»

Cet horrible état de souffrances se prolongea près d'une année: la reine

Hortense ne succomba que le 5 octobre 1837.

Depuis quelque temps déjà, la santé de Mme Récamier s'altérait

visiblement: par suite d'une espèce de fièvre nerveuse qui lui donnait

une agitation fort pénible, elle avait presque perdu le sommeil; mais

elle redoutait à tel point de déranger les habitudes de ses amis, et

surtout celles de M. de Chateaubriand, elle aimait si peu à s'occuper

d'elle-même et à en occuper les autres, que rien dans sa vie n'était

changé par cet état de souffrance. Cependant, en 1837, il vint se

joindre à ces accidents fâcheux des symptômes beaucoup plus alarmants:

une toux opiniâtre, une extinction de voix subite qui durait souvent

plusieurs heures, enfin une sorte de spasme nerveux du larynx qui

amenait des étouffements, firent sérieusement craindre une affection des

organes de la voix. Les plus habiles médecins, appelés en consultation,

croyaient à cette affection, ils avaient recommandé le plus absolu

silence, et parlaient de la nécessité de ne point affronter à Paris les

rigueurs de l'hiver. Le docteur Récamier seul persistait à affirmer que

tous ces symptômes, si alarmants en apparence, étaient nerveux. Ce fut

lui, heureusement, qui eut raison; mais ce cruel état de maladie se

prolongea presque toute une année; et malgré les assurances de l'habile

et illustre praticien, dont l'avis avait d'autant plus d'autorité qu'il

connaissait depuis plus longtemps la santé de sa cousine et qu'il avait

pour sa personne un profond attachement, les amis et la famille de Mme

Récamier ne parvenaient point à se tranquilliser.

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 180 / 214 题