«Maintenon, septembre 1836.
«Mon hôte m'a raconté la demi-nuit que Charles X, banni, passa au
château de Maintenon. La monarchie des Capets finissait par une
scène de château du moyen âge; les rois du passé avaient remonté
dans leurs siècles pour mourir. _Les dieux_, comme au temps de
César, _nous promettent une grande mutation et grand changement de
l'état des choses qui sont à présent, en un autre tout contraire_.
(PLUTARQUE.)
«Le manuscrit d'une des nièces de M. le duc de Noailles, et qu'il a
bien voulu me communiquer, retrace les faits dont cette jeune femme
avait été le témoin. Il m'a permis d'en extraire ces passages:
«Mon oncle, prévoyant que le roi allait venir (à Maintenon) lui
demander asile, donna des ordres pour qu'on préparât le château...
Nous nous levâmes pour recevoir le roi, et, en attendant son
arrivée, j'allai me placer à une fenêtre de la tourelle qui précède
le billard, pour observer ce qui se passait dans la cour. La nuit
était calme et pure, la lune à demi voilée éclairait d'une lueur
pâle et triste tous les objets, et le silence n'était encore
troublé que par le pas des chevaux de deux régiments de cavalerie
qui défilaient sur le pont; après eux défila sur le même pont
l'artillerie de la garde, mèche allumée. Le bruit sourd des pièces
de canon, l'aspect des noirs caissons, la vue des torches au milieu
des ombres de la nuit, serraient horriblement le coeur et
présentaient l'image, hélas! trop vraie, du convoi de la monarchie.
«Bientôt les chevaux et les premières voitures arrivèrent, ensuite
M. le Dauphin et Mme la Dauphine, Mme la duchesse de Berry, M. le
duc de Bordeaux et Mademoiselle, enfin le roi et toute sa suite. En
descendant de voiture, le roi paraissait extrêmement accablé; sa
tête était tombée sur sa poitrine, ses traits étaient tirés, et son
visage était décomposé par la douleur. Cette marche presque
sépulcrale de quatre heures, au petit pas et au milieu des
ténèbres, avait contribué aussi à appesantir ses esprits, et dans
ce moment d'ailleurs la couronne ne pesait-elle pas assez sur son
front? Il eut quelque peine à monter l'escalier. Mon oncle le
conduisit dans, son appartement qui était celui de Mme de
Maintenon; il y resta quelques moments seul avec sa famille, puis
chacun des princes se retira dans le sien. Mon oncle et ma tante
entrèrent alors chez le roi. Il leur parla avec sa bonté ordinaire,
leur dit combien il était malheureux de n'avoir pu faire le bonheur
de la France, que ç'avait toujours été son voeu le plus cher: «Tout
mon désespoir, ajouta-t-il, est de voir dans quel état je la
laisse; que va-t-il arriver? le duc d'Orléans lui-même n'est pas
sûr d'avoir dans quinze jours sa tête sur ses épaules. Tout Paris
est là sur la route marchant contre moi: les commissaires me l'ont
assuré. Je ne m'en suis pas entièrement fié à leur rapport; j'ai
appelé Maison quand ils ont été sortis, et je lui ai dit:--Je vous
demande sur l'honneur de me dire, foi de soldat, si ce qu'ils m'ont
dit est vrai?--Il m'a répondu: ils ne vous ont dit que la moitié de
la vérité.
«Après la retraite du roi, chacun rentra successivement dans sa
chambre. Je ne voulus pas me coucher, et je me mis de nouveau à la
fenêtre à contempler le spectacle que j'avais sous les yeux. Un
garde à pied était en faction à la petite porte du grand escalier,
un garde du corps était placé sur le balcon extérieur qui
communique de la tour carrée à l'appartement où couchait le roi.
Aux premiers rayons de l'aurore, cette figure guerrière se
dessinait d'une manière pittoresque sur ces murs brunis par le
temps, et ses pas retentissaient sur ces pierres antiques, comme
autrefois peut-être ceux des preux bardés de fer qui les avaient
foulées. [...]
«À sept heures et demie, j'allai faire ma toilette chez ma tante,
et à neuf heures je descendis avec Mme de Rivera chez M. le duc de
Bordeaux où Mademoiselle vint peu après. M. le duc de Bordeaux
s'amusait, avec les enfants de ma tante, à jeter du pain aux
poissons, et se roulait avec eux sur des matelas étendus dans la
chambre. Rien ne déchirait le coeur comme la vue de ces enfants,
riant ainsi aux malheurs qui les frappaient. À dix heures, le roi
se rendit à la messe dans la chapelle du château. Ce fut dans cette
petite chapelle que l'infortuné monarque fit son sacrifice à Dieu,
et déposa à ses pieds cette couronne brillante qui lui était si
douloureusement arrachée, avec cette admirable, mais inutile vertu
de résignation, héroïsme héréditaire dans sa malheureuse famille.
«En effet, ce fut à Maintenon que Charles X cessa véritablement de
régner; ce fut là qu'il licencia la garde royale et les cent
Suisses, ne gardant pour son escorte que les gardes du corps. De ce
moment il ne donna plus d'ordre et se constitua en quelque sorte
prisonnier; les commissaires réglèrent sa route jusqu'à Cherbourg.
«Après la messe, le roi remonta un instant dans sa chambre, puis le
sinistre cortége se remit en route à dix heures et demie. Le départ
fut déchirant: tous les malheurs et la plus noble résignation se
peignaient sur le visage de Mme la Dauphine si habituée à la
douleur. Elle m'adressa quelques mots, puis s'avançant vers les
gardes qui étaient rangés dans la cour, elle leur présenta sa main
sur laquelle ils se précipitèrent en versant des larmes; ses
propres yeux en étaient remplis, et elle répétait ces paroles d'une
voix émue: «Ce n'est pas ma faute, mes amis, ce n'est pas ma
faute.»
«M. le Dauphin embrassa M. de Diesbach qui commandait la compagnie
des gardes, et monta à cheval. M. le duc de Bordeaux et
Mademoiselle montèrent chacun dans une voiture séparée. Le roi
partit le dernier; il parla quelque temps à mon oncle d'une manière
pleine de bonté, et le remercia de l'hospitalité qu'il avait
trouvée chez lui; puis il s'avança vers les troupes et leur fit ses
adieux avec cet accent du coeur qui lui appartient: «J'espère, leur
dit-il, que nous nous reverrons bientôt.» Un gendarme des chasses
se jeta à ses pieds et lui baisa la main en sanglotant; il la donna
à plusieurs autres, et se tournant vers le garde à pied qui était
de faction, et qui lui présentait les armes: «Allons, dit-il, je
vous remercie, vous avez fait votre devoir. Je suis content; mais
vous devez être bien fatigué!--Ah! sire, répondit le vieux soldat
en laissant couler de grosses larmes sur sa moustache blanchie, la
fatigue n'est rien: encore si nous avions pu sauver Votre Majesté.»
Un grenadier perça la foule et vint dans ce moment se placer devant
le roi: «Que voulez-vous?» lui dit Sa Majesté. «Sire, répondit le
soldat en portant la main à son bonnet, je voulais vous voir encore
une fois.»
«Le roi, profondément attendri, se jeta dans sa voiture, et toute
cette scène disparut.»